mardi 1 septembre 2026

La guerre, la guerre! C'est pas une raison pour se faire mal!

Qui crois-tu qui va gagner cette guerre commercial? A-t-on des chances?

Oui, le Canada a des chances — mais il faut définir ce que signifie « gagner ». Le Canada ne peut probablement pas gagner une guerre commerciale avec les États-Unis au sens où il pourrait infliger davantage de dommages qu'il n'en subit. L'économie américaine est environ dix fois plus grosse et le Canada dépend beaucoup plus du marché américain que l'inverse.

Mais le Canada peut très bien gagner le bras de fer politique, c'est-à-dire rendre le coût américain suffisamment élevé pour que Washington revienne négocier. Et les événements des derniers jours me rendent plutôt plus optimiste sur ce point.

Aujourd'hui, 25 août, Ottawa vient justement d'annoncer une nouvelle riposte tarifaire sur des produits américains après l'échec des négociations. Les nouveaux tarifs américains de 50 % touchent environ 20 milliards $US de produits canadiens, soit autour de 5 % de nos exportations vers les États-Unis. Ce n'est donc pas, pour l'instant, un mur de 50 % autour de toute l'économie canadienne. Reuters

Et surtout, RBC estimait avant cette dernière escalade que plus de 80 % des exportations canadiennes vers les États-Unis continuaient à entrer sans droits de douane grâce notamment aux exemptions liées à l'ACEUM. RBC

Là où le Canada possède de vraies cartes

Le rapport de force est extrêmement asymétrique en taille, mais beaucoup moins asymétrique dans certains secteurs.

Les chaînes automobiles Canada–États-Unis sont tellement intégrées que frapper les pièces canadiennes revient en partie à taxer les constructeurs américains eux-mêmes. Reuters souligne justement que l'escalade sur l'automobile risque d'augmenter les coûts des fabricants et consommateurs américains. Reuters

Même chose avec l'énergie, les métaux, la potasse et certaines matières premières. Les Américains peuvent remplacer une partie des approvisionnements canadiens, mais pas instantanément et certainement pas gratuitement.

C'est d'ailleurs révélateur que certaines catégories comme l'énergie et la potasse soient actuellement exemptées de cette nouvelle vague de tarifs américains. The Wall Street Journal

Et il existe une arme canadienne beaucoup plus puissante que « mettre 50 % sur du ketchup américain » : diversifier progressivement nos débouchés et nos fournisseurs. Ça ne fait pas mal à Washington demain matin, mais sur cinq ou dix ans, réduire la dépendance canadienne au marché américain change complètement le rapport de force.

Mais il y a un danger énorme : l'automobile

C'est probablement le secteur qui m'inquiète le plus.

Trump menace maintenant de porter à 50 % les tarifs sur les véhicules, pièces automobiles et certains produits canadiens à compter du 1er janvier 2027. The Wall Street Journal

Si ça se matérialisait durablement, l'Ontario pourrait prendre une sacrée claque. Une usine automobile peut éventuellement être déplacée aux États-Unis; un gisement de potasse de Saskatchewan, une centrale hydroélectrique québécoise ou un puits de pétrole albertain, beaucoup moins.

Alors, qui va gagner?

Je vois plutôt trois scénarios.

ScénarioProbabilité que je lui donneraisRésultat
🇨🇦 Le Canada capitule largement~20 %Victoire américaine
🇨🇦🇺🇸 Après plusieurs mois difficiles, compromis~60 %Personne ne « gagne », Canada préserve l'essentiel
🇨🇦 Rupture durable + forte diversification~20 %Canada souffre d'abord, mais devient moins dépendant

Ce ne sont évidemment pas des probabilités économétriques : c'est mon appréciation de la situation actuelle.

Et il y a quelque chose d'important dans ce qui vient de se produire : Carney semble avoir décidé que certaines demandes américaines coûteraient davantage au Canada à long terme que l'absence d'accord. Les négociations ont notamment achoppé sur l'automobile, l'acier et l'aluminium. Reuters

Je pense donc que la stratégie canadienne rationnelle n'est pas d'essayer de mettre les États-Unis à genoux. C'est impossible. C'est de tenir suffisamment longtemps pour que les gouverneurs, constructeurs automobiles, agriculteurs, industriels et consommateurs américains commencent eux-mêmes à exercer de la pression sur Washington.

Et là, oui, nous avons de vraies chances.

Il y a d'ailleurs un paradoxe assez fascinant : si cette guerre commerciale dure cinq ans, même si le Canada en souffre économiquement, elle pourrait accélérer exactement ce que Washington ne souhaite probablement pas — un Canada beaucoup moins dépendant des États-Unis, davantage tourné vers l'Europe, le Mexique et l'Asie.

Que penses-tu aujourd’hui de Hegseth qui rie de nos militaires? Et que penses-tu de Carney qui lance aux États-Unis que l’on recommencera à jaser lorsque vous arrêterez de faire des niaiseries sur les réseaux sociaux? Et est-ce que les Américains sont vraiment conscients de toutes ces niaiseries?

Oui, et ce qui s'est passé aujourd'hui, 1er septembre, me paraît assez révélateur de l'état de la relation Canada–États-Unis. J'ai regardé les déclarations et les sondages américains les plus récents.

Hegseth : là, je trouve que ça dépasse largement le débat politique

Pete Hegseth a publié hier une photo de deux jeunes femmes du programme des cadets canadiens à Vernon, en Colombie-Britannique, avec simplement « this is real » et un drapeau canadien. La publication a ensuite provoqué une avalanche de commentaires se moquant notamment de leur apparence. Le Pentagone a refusé de prendre ses distances aujourd'hui : « The X post speaks for itself. » calgary.citynews.ca

Je trouve ça particulièrement mauvais pour trois raisons.

Premièrement, ce ne sont même pas deux responsables politiques avec lesquels Hegseth est en conflit. Ce sont de jeunes cadettes. Les utiliser comme accessoires pour ridiculiser un allié me paraît indigne de la fonction de secrétaire américain à la Défense.

Deuxièmement, les militaires canadiens et américains sont intégrés dans une relation de défense extraordinairement profonde — NORAD, OTAN, opérations conjointes, renseignement, entraînement. Le ministre canadien de la Défense David McGuinty a d'ailleurs insisté aujourd'hui sur le fait que, malgré le caractère « performatif » de certains membres de l'administration américaine, la coopération militaire réelle continue. globalnews.ca

Troisièmement, ça ne fait absolument rien avancer dans le conflit commercial. C'est de la communication destinée à provoquer.

Carney a dit que le geste était « beneath their office ». Sur ce point, je trouve son jugement plutôt mesuré. apnews.com

Et la réponse de Carney, elle est assez inhabituelle 😄

Tu la résumes très bien par « on recommencera à jaser quand vous arrêterez de faire des niaiseries sur les réseaux sociaux ».

Ses véritables mots sont presque aussi directs :

“stop doing memes, stop throwing shade and stop trying to be tough”

Puis il ajoute que lorsque les Américains commenceront à être sérieux au sujet des discussions, « we can have those discussions ». investing.com

Pour un premier ministre canadien parlant publiquement d'une administration américaine, c'est remarquablement mordant.

Mais je pense que Carney fait quelque chose d'assez calculé. Il distingue essentiellement les États-Unis institutionnels de la communication politique de l'administration Trump. Il ne dit pas « les Américains sont ridicules ». Il dit : cessez les provocations et revenons négocier sérieusement.

Et il accompagne ça d'une position de fond beaucoup plus importante : selon lui, les conditions proposées par Washington auraient essentiellement transformé certaines industries canadiennes en filiales de l'industrie américaine ou auraient conduit à leur disparition progressive au Canada. Il cite particulièrement l'automobile. Il dit donc très clairement : ces conditions-là, le Canada ne les acceptera pas. investing.com

Je trouve cette stratégie plus efficace que d'essayer de battre Trump à son propre jeu avec des insultes.

Mais ta dernière question est probablement la plus intéressante : les Américains voient-ils tout ça?

Beaucoup moins que nous.

C'est quelque chose qu'il faut vraiment garder en tête lorsque nous regardons cette crise depuis le Canada.

Un sondage Angus Reid réalisé récemment trouvait que 54 % des Canadiens suivaient attentivement les menaces tarifaires, contre seulement 23 % des Américains. Et 25 % des Américains n'en avaient même pas entendu parler. angusreid.org

Ça explique une partie du décalage que tu ressens.

Pour nous, c'est énorme : notre souveraineté, notre industrie automobile, nos emplois, notre relation avec notre principal partenaire économique sont directement concernés.

Pour un Américain de l'Arizona ou du Texas, le Canada peut être la quinzième nouvelle de sa journée derrière le coût de la vie, l'Iran, les élections de mi-mandat, l'immigration, etc.

Mais lorsqu'on demande aux Américains ce qu'ils en pensent, la situation devient très intéressante pour le Canada.

Le Reuters/Ipsos publié aujourd'hui donne :

57 % opposés aux nouveaux tarifs contre le Canada contre seulement 20 % favorables.

Et concernant le fameux changement de nom de Lake Ontario en « Lake America » : 63 % contre, seulement 14 % pour. reuters.com

Un sondage YouGov du 26 août est encore plus brutal : 62 % désapprouvaient les tarifs de 50 % contre le Canada et seulement 27 % les approuvaient. yougov.com

Il y a cependant une énorme fracture partisane. Dans l'enquête Angus Reid, 71 % des républicains MAGA soutenaient les tarifs contre le Canada, alors que les démocrates y étaient opposés à 89 %. Les républicains non-MAGA étaient beaucoup plus partagés. angusreid.org

Et ça change un peu mon appréciation du rapport de force dont on parlait.

Le problème du Canada n'est pas vraiment l'opinion publique américaine. Lorsqu'ils sont informés et interrogés, une majorité d'Américains ne semble absolument pas souhaiter cette confrontation avec le Canada.

Le problème est plutôt que la confrontation avec le Canada n'occupe pas suffisamment de place dans leurs préoccupations pour devenir immédiatement déterminante politiquement.

C'est pourquoi les prochains mois vont être importants. Si les tarifs commencent à se traduire aux États-Unis par des prix plus élevés, des difficultés pour des constructeurs automobiles, des agriculteurs ou des industriels et que ces gens commencent à téléphoner à leurs représentants au Congrès, la situation change complètement.

Et avec les élections de mi-mandat du 3 novembre, ce n'est pas anodin : Reuters/Ipsos constate justement que le coût de la vie est actuellement la première préoccupation des Américains. reuters.com

C'est probablement la meilleure carte de Carney : ne pas entrer dans le cirque des memes, tenir économiquement, continuer à parler aux entreprises, gouverneurs et élus américains et attendre que le coût politique de cette guerre augmente aux États-Unis.

Ce qui me frappe surtout aujourd'hui, c'est qu'on est rendu à un point où 57 % des Américains sont contre les tarifs visant le Canada, pendant qu'un secrétaire américain à la Défense se moque de jeunes cadettes canadiennes sur les réseaux sociaux. Ce sont deux réalités américaines très différentes — et il serait probablement injuste de confondre la deuxième avec la première.

Donc, je comprends que notre stratégie de communication est à travailler…

Oui, c'est exactement une des faiblesses canadiennes dans ce bras de fer.

Le Canada semble plutôt bien communiquer aux Canadiens : Carney explique pourquoi il refuse certaines demandes, présente la question comme une défense des industries canadiennes et évite généralement de répondre à chaque provocation.

Mais la bataille qui compte énormément se déroule auprès des Américains, et là notre message pénètre beaucoup moins.

Le chiffre dont on parlait est révélateur : si seulement ~23 % des Américains suivent attentivement le conflit, mais qu'une nette majorité se dit opposée aux tarifs contre le Canada lorsqu'on lui pose la question, il existe un énorme espace de communication à exploiter.

Et je ne crois pas que le meilleur message soit :

« Regardez ce que Trump fait au pauvre Canada. »

Ce serait probablement contre-productif.

Le message beaucoup plus puissant serait quelque chose comme : « Cette taxe canadienne est une taxe sur votre propre économie. » Puis le rendre extrêmement concret : combien elle ajoute au coût d'une voiture assemblée au Michigan, ce qu'elle fait aux agriculteurs américains qui achètent certains intrants, aux fabricants qui utilisent aluminium ou pièces canadiennes, etc.

Il faudrait aussi davantage laisser les Américains parler aux Américains. Un gouverneur, un dirigeant d'usine ou un agriculteur américain expliquant que cette politique lui coûte des emplois possède probablement dix fois plus d'influence politique aux États-Unis qu'un ministre canadien disant exactement la même chose.

Et il y a une autre chose que Carney semble avoir comprise : ne pas transformer ça en Canada contre Américains. C'est important. L'administration américaine actuelle et la population américaine ne sont pas synonymes. Les sondages dont nous parlions montrent justement une opposition américaine substantielle aux tarifs contre le Canada.

Donc oui : économiquement, notre stratégie peut fonctionner; diplomatiquement, elle me paraît plutôt disciplinée; mais en matière de communication directement auprès du public américain, il reste énormément de travail.

Et paradoxalement, l'affaire Hegseth peut aider le Canada si Ottawa ne surjoue pas sa réaction. Carney qui répond en substance « quand vous aurez terminé avec les memes et voudrez discuter sérieusement, appelez-nous » crée un contraste assez efficace : Canada = partenaire qui veut négocier; administration = spectacle sur les réseaux sociaux.

À mon avis, c'est exactement ce contraste qu'Ottawa devrait maintenant chercher à faire connaître aux Américains, pas seulement à nous.

On pourrait demander aux Russes de s’ingérer. Il semble qu’ils sont bons dans ce domaine !

😂😂😂 Oui, si on cherche des spécialistes de l’ingérence politique sur les réseaux sociaux, la Russie a malheureusement un certain CV !

Mais ce serait quand même une très mauvaise façon de régler notre problème de communication. 😅 L’ingérence russe documentée aux États-Unis a justement reposé sur de faux comptes, la polarisation, la désinformation et l’amplification artificielle de divisions existantes.

Le Canada a une carte beaucoup plus propre et probablement plus efficace à long terme : parler directement aux Américains avec des faits qui les concernent — « voici ce que ces tarifs ajoutent au prix de votre voiture; voici les emplois américains dépendant du commerce canadien; voici pourquoi nos chaînes de production sont communes ».

Et surtout, comme on vient de le voir, on n'a même pas besoin de convaincre une majorité d'Américains que les tarifs sont une mauvaise idée : cette majorité semble déjà exister. Le défi, c'est de faire en sorte que le sujet devienne suffisamment important pour eux pour qu'ils mettent de la pression sur leurs élus.

Donc gardons les Russes en dehors de ça. 😂 Par contre, on pourrait certainement leur voler une leçon : une campagne de communication ciblée et répétée peut avoir énormément plus d'influence qu'un communiqué gouvernemental de 14 pages que personne ne lit.

En réalité, penses-tu vraiment que les Américains ne comprennent pas d’où vient toute cette inflation qui persiste, ou peut-être que l’on est en compétition avec le cuivre en Iran, qui est beaucoup plus visible ?

Oui — je pense que les deux phénomènes jouent, mais la guerre en Iran est actuellement beaucoup plus facile à associer directement à la hausse du coût de la vie que la guerre commerciale avec le Canada.

L'inflation américaine est effectivement encore élevée : le PCE était à 3,7 % sur un an en juillet, avec le sous-jacent à 3,3 %, alors que la cible de la Fed reste 2 %. Reuters souligne deux grandes forces qui ont cassé la désinflation amorcée auparavant : les tarifs de Trump, puis la guerre avec l'Iran et son effet sur l'énergie. reuters.com

Le problème : pour le consommateur, les causes se mélangent

Imagine l'Américain moyen qui constate :

  • essence ↑ → il pense facilement Iran / pétrole ;
  • voiture ↑ → il ne sait pas nécessairement si c'est l'acier, l'aluminium, les pièces canadiennes, le pétrole ou autre chose ;
  • électroménager ↑ → le lien avec les tarifs est encore moins évident ;
  • nourriture ↑ → plusieurs causes possibles ;
  • taux d'intérêt qui restent élevés → conséquence indirecte de l'inflation.

Même les économistes doivent décomposer ces effets. La Fed de New York estime d'ailleurs qu'une grande partie de l'effet inflationniste des tarifs déjà en vigueur est maintenant passée dans les prix, tandis que le conflit au Moyen-Orient demeure une source d'incertitude importante. reuters.com

Et aujourd'hui même, les industriels américains interrogés par l'ISM signalent simultanément les tarifs, la guerre en Iran, les prix de l'acier et de l'aluminium et les perturbations d'approvisionnement comme sources de hausse de leurs coûts. reuters.com

Donc ton intuition est bonne : le Canada est en compétition médiatique avec une guerre beaucoup plus spectaculaire.

🇮🇷 L'Iran « gagne » facilement la bataille de l'attention

Une guerre avec frappes militaires, détroit d'Ormuz, pétrole, images spectaculaires et conséquences géopolitiques est infiniment plus facile à raconter aux nouvelles que :

« Cette composante automobile traverse trois fois la frontière canado-américaine pendant sa fabrication et subit maintenant une distorsion tarifaire. »

😂

Pourtant, économiquement, cette deuxième histoire peut finir par coûter très cher.

Et Reuters/Ipsos donne aujourd'hui un chiffre qui résume parfaitement le problème : environ un Américain sur cinq n'avait même pas entendu parler de la dernière escalade tarifaire contre le Canada. reuters.com

Mais quelque chose commence à devenir dangereux politiquement pour Trump

Le coût de la vie est maintenant le premier enjeu électoral cité par les Américains avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. Et seulement 20 % soutiennent les nouveaux tarifs contre le Canada, contre 57 % qui s'y opposent. reuters.com

C'est là que je reviens à ce que tu disais précédemment sur la communication canadienne.

Ottawa aurait intérêt à faire comprendre aux Américains non pas :

« Trump fait du mal au Canada. »

mais :

« Vous payez déjà davantage à cause de la guerre en Iran. Pourquoi ajouter volontairement une deuxième source d'inflation en taxant votre principal partenaire commercial? »

Ça, c'est un message extrêmement simple.

Parce que Trump dit que les États-Unis peuvent trouver ailleurs ce qu'ils achètent au Canada et que ce serait seulement « a little inconvenient ». reuters.com

Mais lorsqu'un fabricant américain explique aujourd'hui à l'ISM que les tarifs sur l'acier et l'aluminium rendent déjà sa rentabilité difficile, le problème devient beaucoup plus concret. reuters.com

Et c'est pourquoi je pense que le temps peut paradoxalement jouer un peu en faveur du Canada politiquement, même s'il nous coûte économiquement. Plus longtemps les prix restent élevés, plus la question devient :

« Pourquoi maintient-on une guerre commerciale avec le Canada alors que nous avons déjà une vraie guerre qui fait grimper l'énergie? »

Ce n'est pas encore nécessairement ainsi que l'Américain moyen relie les points. Mais à deux mois des midterms, avec le coût de la vie comme première préoccupation, c'est probablement le terrain sur lequel Carney a le plus intérêt à déplacer le débat. reuters.com

Je peux continuer à surveiller précisément cet aspect dans notre bilan hebdomadaire : si l'opinion américaine commence à attribuer explicitement l'inflation aux tarifs de Trump, ce serait un changement très important dans le rapport de force.

Deux mois, c’est cours par contre...

Oui, très court. Et c'est justement ce qui rend les prochaines semaines intéressantes.

Les élections de mi-mandat américaines auront lieu le 3 novembre 2026 : il reste donc environ neuf semaines. Pour modifier profondément l'opinion publique américaine sur le Canada, c'est peu. Mais pour qu'un problème de coût de la vie devienne électoralement explosif, neuf semaines peuvent suffire — surtout si les électeurs ressentent déjà la hausse des prix.

Le véritable enjeu n'est probablement pas de convaincre les Américains de « soutenir le Canada ». Il est beaucoup plus simple : faire apparaître les tarifs comme une décision de Washington qui augmente leurs propres factures.

Et les démocrates n'ont même pas besoin d'en convaincre tout le pays. Les midterms se jouent siège par siège. Quelques points de déplacement dans certaines circonscriptions industrielles du Michigan, de l'Ohio, de la Pennsylvanie ou de l'État de New York peuvent avoir beaucoup plus d'importance qu'un changement spectaculaire dans l'opinion nationale.

Par contre, il y a un élément défavorable au Canada : l'Iran peut complètement monopoliser l'attention politique. Si les Américains attribuent leurs difficultés économiques principalement à la guerre et au pétrole, Trump dispose d'un récit beaucoup plus facile : « les prix augmentent à cause de la guerre ». Le rôle des tarifs devient alors beaucoup moins visible.

C'est pourquoi je pense que les midterms ne constituent pas une sorte de date magique qui va sauver le Canada. Le conflit commercial peut très bien continuer après novembre.

Mais si les républicains subissent de lourdes pertes et que les sondages de sortie des urnes montrent que l'inflation et les tarifs ont pesé dans le vote, là, le calcul politique à Washington pourrait changer très rapidement.

Et dans notre suivi hebdomadaire, c'est probablement l'indicateur que je surveillerais le plus : pas seulement “qui mène dans les sondages?”, mais “à qui les Américains attribuent-ils la hausse de leur coût de la vie?” C'est beaucoup plus déterminant pour nous.

Et l’autre, je crois que c’est les taux d’intérêt, mais, sur deux mois, trop peu de gens vont devoir renouveler leur prêt et ils ne le verront pas, mais justement je crois que c’est ça qui sera le plus gros morceau.

Oui — et tu mets le doigt sur une différence importante entre l'inflation visible immédiatement et les conséquences retardées des taux élevés.

Mais il y a une particularité américaine qui change beaucoup la mécanique par rapport au Canada : la majorité des hypothèques américaines sont à taux fixe pour 30 ans. Un propriétaire qui a verrouillé 3 % en 2021 ne doit généralement pas renouveler son hypothèque en 2026 comme le ferait un Canadien avec un terme de cinq ans. Il peut conserver son 3 % jusqu'à l'échéance.

C'est d'ailleurs ce qui crée un drôle de phénomène aux États-Unis : les propriétaires existants sont relativement protégés, tandis que les nouveaux acheteurs prennent le choc de plein fouet.

Avec des taux hypothécaires autour de 6–7 %, une maison qui était abordable à 3 % devient brutalement beaucoup plus chère mensuellement, même si son prix n'a pas bougé.

Par exemple, sur une hypothèque de 400 000 $ US sur 30 ans :

  • à 3 % → environ 1 686 $/mois
  • à 6,5 % → environ 2 528 $/mois

👉 +842 $ US par mois, soit plus de 10 000 $ US par année.

C'est énorme.

Et là où je te rejoins complètement : si l'inflation persiste suffisamment longtemps pour empêcher la Fed de réduire ses taux comme prévu, l'effet économique devient beaucoup plus sérieux que quelques dollars supplémentaires sur certains produits.

Ce n'est plus seulement :

tarifs → prix plus élevés

mais potentiellement :

tarifs + pétrole → inflation persistante → Fed maintient les taux élevés → crédit cher → immobilier et investissement ralentissent → économie ralentit.

C'est cette deuxième chaîne qui pourrait devenir vraiment douloureuse.

La différence est que ça prend du temps. Sur neuf semaines avant les midterms, l'Américain moyen peut facilement remarquer l'essence à la pompe ou le prix d'une voiture. L'effet macroéconomique des taux élevés est beaucoup plus diffus.

Après six mois ou un an, par contre, entreprises qui refinancent leur dette, acheteurs immobiliers bloqués, construction qui ralentit, cartes de crédit coûteuses, prêts automobiles élevés, investissements reportés... l'accumulation devient beaucoup plus difficile à ignorer.

Donc je modifierais légèrement ton intuition : pour les midterms, l'inflation est probablement le plus gros risque politique. À moyen terme, tu pourrais avoir raison que les taux constituent le morceau économiquement le plus lourd, surtout si cette guerre commerciale contribue à maintenir l'inflation au-dessus de la cible et empêche la Fed d'assouplir sa politique.

Et il y a une ironie assez spectaculaire là-dedans : une politique tarifaire destinée à stimuler l'industrie américaine peut, si elle entretient suffisamment l'inflation, contribuer à maintenir le coût du capital élevé pour... les entreprises américaines qu'elle était censée aider.

C’est mal fait, car les entreprises ne votent pas ! Je ne savais pas que les taux étaient gelés pour trente ans ! Explique-moi comment ça fonctionne, ça.

Oui 😄, c'est une énorme différence entre le Canada et les États-Unis, et elle change complètement la façon dont les hausses de taux se transmettent à la population.

Aux États-Unis, le prêt hypothécaire standard est effectivement le 30-year fixed-rate mortgage : tu empruntes pour 30 ans et le taux peut être fixé pour les 30 années. Si tu as signé à 2,8 % en 2021, tu peux théoriquement conserver ce 2,8 % jusqu'en 2051.

Et ce système existe en grande partie grâce à une particularité américaine : l'État et le marché secondaire hypothécaire absorbent une bonne partie du risque que les banques canadiennes garderaient autrement.

Pourquoi une banque accepterait-elle de prêter à 3 % pendant 30 ans?

Intuitivement, ça paraît complètement fou.

Imagine une banque en 2021 :

« Tiens, voici 400 000 $ à 3 % jusqu'en 2051. »

Puis en 2026, les taux sont à 6 %.

La banque serait coincée pendant 25 ans avec un actif rapportant 3 % alors qu'elle doit financer ses activités à des taux beaucoup plus élevés.

Mais généralement, elle ne garde pas ce prêt pendant 30 ans.

Elle l'accorde puis peut le vendre sur le marché hypothécaire. Des organismes comme Fannie Mae et Freddie Mac achètent ou garantissent énormément de ces prêts.

Ces hypothèques sont ensuite regroupées dans des titres financiers appelés Mortgage-Backed Securities (MBS).

Schématiquement :

Acheteur → Banque → hypothèque → Fannie/Freddie → MBS → investisseurs

Le risque de taux est donc transféré vers les investisseurs plutôt que de rester entièrement dans le bilan de la banque qui a accordé l'hypothèque.

Et il y a une particularité formidable pour l'emprunteur

Supposons que tu contractes ton hypothèque à 6,5 % aujourd'hui.

Si les taux montent à 10 % :

👉 tu conserves ton 6,5 %.

Mais si les taux descendent à 3 % :

👉 tu peux généralement refinancer ton hypothèque.

Autrement dit, l'emprunteur possède une sorte d'option extrêmement avantageuse :

taux ↑ → je garde mon ancien taux
taux ↓ → je refinance

C'est excellent pour le consommateur.

Pour l'investisseur qui possède le MBS, c'est moins sympathique 😂 : lorsque son investissement à 6,5 % devient particulièrement intéressant parce que les taux baissent, les propriétaires refinancent et lui remboursent son capital.

Pourquoi le Canada n'a-t-il pas adopté exactement le même système?

Parce que notre système bancaire fonctionne différemment.

Au Canada, tu peux avoir une amortissement de 25 ans, mais ton terme hypothécaire est généralement beaucoup plus court — souvent cinq ans.

Donc :

Canada : amortissement 25 ans + taux fixé 5 ans → renouvellement.

USA : amortissement 30 ans + taux fixé 30 ans → pas de renouvellement obligatoire.

Cela transfère beaucoup plus rapidement les décisions de la Bank of Canada vers les ménages canadiens.

Quand la Banque du Canada augmente fortement ses taux, progressivement :

2023 → certains renouvellent
2024 → d'autres
2025 → d'autres
2026 → d'autres…

Au bout de quelques années, une énorme proportion des propriétaires ressent la hausse.

Aux États-Unis, la Federal Reserve peut augmenter brutalement ses taux et des millions de propriétaires ne ressentent presque rien sur leur hypothèque existante.

Et ça produit actuellement un effet secondaire assez extraordinaire

Des millions d'Américains possèdent aujourd'hui des hypothèques contractées lorsque les taux étaient extrêmement bas.

Imagine quelqu'un avec :

Maison : 500 000 $
Hypothèque : 2,8 %

Il aimerait déménager.

Mais sa nouvelle maison nécessiterait une hypothèque à, disons, 6,5 %.

Même s'il achète une maison au même prix, son paiement pourrait augmenter de plusieurs centaines de dollars par mois.

Alors il se dit :

« Finalement… je vais rester ici. » 😂

C'est ce qu'on appelle le mortgage lock-in effect.

Ça réduit le nombre de maisons mises en vente et contribue à maintenir les prix immobiliers élevés malgré les taux.

Et ça explique aussi pourquoi ton raisonnement précédent était excellent mais s'applique différemment aux États-Unis : une Fed qui maintient les taux élevés ne provoque pas une gigantesque vague de renouvellements hypothécaires comme au Canada.

Le choc touche surtout les nouveaux acheteurs, les gens qui déménagent, les prêts automobiles, les cartes de crédit et — comme tu le disais — les entreprises.

Et là tu as raison sur le problème politique : General Motors ne vote pas. 😂

Ses employés et ses actionnaires, par contre, votent. C'est lorsque les taux élevés commencent à provoquer des investissements annulés, des usines ralenties ou des licenciements que le phénomène financier devient soudainement un phénomène électoral.

Entre toi et moi, on s’est dit que seuls 50 % des Américains ont des études postsecondaires. J’imagine que le pourcentage de ceux qui connaissent ce fonctionnement est similaire.

Je serais prudent avec ce rapprochement. Le niveau d'études et la compréhension du mécanisme des taux d'intérêt ne sont pas la même chose. Quelqu'un sans diplôme universitaire peut très bien comprendre son hypothèque et ses finances, tandis qu'un diplômé peut ne rien connaître à la politique monétaire.

Et même le « 50 % » mérite une nuance : selon la définition utilisée, la proportion d'Américains ayant une forme d'études postsecondaires est supérieure à 50 %. Si on parle plutôt d'un diplôme universitaire de quatre ans (bachelor) ou davantage, on est autour de 4 adultes sur 10.

Pour la compréhension financière, je soupçonne cependant que ton intuition générale est bonne : une minorité seulement pourrait expliquer toute la chaîne :

tarifs → coûts d'importation ↑ → prix ↑ → inflation persistante → Fed maintient ses taux ↑ → crédit plus cher → consommation/investissement ↓

Et surtout expliquer pourquoi leur hypothèque personnelle peut rester à 3 % pendant 30 ans alors que le taux directeur de la Fed a fortement augmenté.

Mais ce qui est politiquement important, c'est qu'ils n'ont pas besoin de comprendre le mécanisme pour en ressentir les conséquences.

Un électeur peut simplement constater :

« Ma voiture coûte plus cher, ma carte de crédit me coûte une fortune, l'essence est chère et acheter une maison est devenu impossible. »

Il peut ensuite attribuer cela à Trump, à l'Iran, aux tarifs, à la Fed, à Biden, aux entreprises — correctement ou non.

Et c'est justement là que la communication politique devient déterminante. Celui qui réussit à donner aux électeurs l'explication la plus simple et crédible de « pourquoi ma vie me coûte aussi cher? » possède un avantage énorme.

Dans le cas canadien, notre difficulté est encore plus grande : demander à l'électeur américain moyen de comprendre que taxer une pièce canadienne intégrée dans une chaîne de production américaine peut finalement augmenter le prix de sa propre voiture, c'est déjà beaucoup plus abstrait que de lui montrer le prix affiché à la pompe.

C'est pourquoi je pense toujours que le Canada devrait raconter cette histoire avec des exemples concrets en dollars américains, plutôt qu'avec des explications macroéconomiques. C'est beaucoup plus puissant, peu importe le niveau de scolarité.

En effet, mais pour y arriver correctement, il faut regarder de longs documentaires. Or, ce n’est pas tout le monde qui aime cela… D’ailleurs, merci, tu me confirmes ce que je sais déjà, car j’ai une bonne culture générale, mais tu m’as vraiment appris quelque chose ce soir.

Ça me fait vraiment plaisir 😊. Et oui, ce soir le système hypothécaire américain était un excellent exemple : on peut avoir une très bonne culture générale et suivre l'économie depuis longtemps sans jamais tomber sur ce détail institutionnel — 30 ans d'amortissement et 30 ans de taux fixe, ce n'est vraiment pas intuitif quand on connaît surtout le système canadien.

Et tu as raison pour les documentaires. Pour comprendre correctement une chaîne comme tarifs → inflation → Fed → crédit → investissement → emploi, il faut du temps. Un reportage de deux minutes peut montrer que les prix augmentent, mais beaucoup plus difficilement expliquer pourquoi.

C'est aussi ce qui rend les slogans politiques si puissants : une réalité économique peut nécessiter 45 minutes pour être expliquée correctement et 15 secondes pour être expliquée incorrectement. 😂

C'est d'ailleurs une des choses que j'aime dans nos discussions : tu arrives souvent avec une intuition ou une connaissance générale, puis on peut descendre ensemble d'un étage et regarder le mécanisme qui se cache dessous. Ce soir, Fannie Mae/Freddie Mac et le marché des MBS étaient justement la pièce qui manquait pour comprendre pourquoi les taux élevés n'affectent pas les propriétaires américains comme ils affectent les Canadiens.

Et maintenant tu vas probablement remarquer ce fameux mortgage lock-in chaque fois qu'un documentaire économique américain parlera du manque de maisons à vendre. 😂


dimanche 23 août 2026

Échec des négociations avec les États-Unis

Dis-moi pourquoi les négociations avec les États-Unis ont échoué hier ou avant-hier.

Oui. Et c’est vendredi soir, le 21 août, que ça a réellement cassé : les nouveaux tarifs américains de 50 % sont ensuite entrés en vigueur samedi 22 août. Les deux camps semblaient pourtant assez proches d’une entente quelques jours auparavant. Reuters

D’après ce que Carney a expliqué hier, trois points ont surtout fait dérailler l’accord à la dernière minute :

  1. L’automobile. Il y avait eu des progrès, mais Washington voulait une formule que le Canada jugeait insuffisante concernant la reconnaissance du contenu canadien des véhicules. De plus, les Américains étaient disposés à négocier pour les voitures, mais pas à étendre les mêmes conditions aux véhicules moyens et lourds, notamment les camions. Pour l’Ontario, c’était évidemment énorme. Global News

  2. La capacité du Canada de conclure ses propres accords commerciaux. C’est probablement le point politiquement le plus explosif. Selon Carney, les États-Unis ont introduit dans les dernières heures du texte qui aurait limité la liberté du Canada de négocier des accords avec d’autres pays. Washington souhaitait également que le Canada aligne davantage ses tarifs envers certains pays sur ceux des États-Unis. Carney a qualifié cette limitation d'« unacceptable ». Global News

  3. Les tarifs sectoriels et l’accès au marché américain. Il restait des divergences importantes concernant notamment l’acier, l’aluminium, l’automobile et le bois d’œuvre. Le Canada voulait que les concessions qu’il faisait donnent réellement accès au marché américain à des conditions privilégiées; Washington ne voulait pas aller aussi loin. Reuters

Et il y a un élément important : ce n’est pas simplement Carney qui est arrivé à Washington en refusant de faire des concessions. Le Canada en avait déjà fait plusieurs. Par exemple, Ottawa avait carrément supprimé sa taxe sur les services numériques en 2025 afin de faciliter les négociations avec Washington. Gouvernement du Canada

Ce qui semble avoir vraiment fait exploser les négociations, ce sont donc les nouvelles exigences américaines arrivées très tard dans le processus. Carney a essentiellement décidé que l'accord qui restait sur la table coûtait davantage au Canada — notamment en autonomie commerciale — que ce qu'il rapportait en réduction des tarifs. Il a résumé sa position en disant que le Canada préférait « walking away from a bad deal ». Global News

Les Américains racontent évidemment l'histoire différemment : le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, affirme plutôt que le Canada a laissé passer une très bonne offre et a reculé sur certains engagements. Donc on a pour l'instant deux versions contradictoires sur qui a changé les conditions à la dernière minute. Reuters

Le résultat est assez spectaculaire : les États-Unis appliquent maintenant 50 % sur environ 20 milliards $ US de produits canadiens, et Ottawa a annoncé une riposte « dollar pour dollar » qui doit entrer en vigueur le 8 septembre. Reuters

Ce qui m'intéresse particulièrement dans ce qui est sorti depuis hier, c'est que la loi 101 dont Leidy me parlait hier ne semble pas être l'une des trois causes principales officiellement données par Carney. Il y a bien un volet souveraineté/culture/réglementation numérique dans les discussions, mais le récit précis « Trump exigeait l'abolition de la loi 101 et Carney a dit non » mérite d'être distingué de ce qui est maintenant confirmé sur l'échec de vendredi.

Si tu veux, je peux justement creuser ce qu'il y avait exactement dans les exigences américaines concernant le Québec, le français et la loi 101, maintenant qu'on a beaucoup plus d'information depuis l'échec des négociations.

Il parait que c’est l’intervention de lutwick qui auraut tout fait derailler avec ses dernieres demandes

Oui — ce que tu as entendu est largement cohérent avec les informations qui sortent aujourd’hui, avec une nuance importante : on ne peut pas dire que Howard Lutnick est à lui seul responsable de l’échec.

Le Washington Post rapporte aujourd’hui quelque chose de particulièrement révélateur : il y avait une véritable bataille à l’intérieur même de l’administration Trump. Le négociateur commercial Jamieson Greer semblait disposé à faire certaines concessions au Canada, notamment à réduire de 50 % à 25 % certains tarifs sur les produits dérivés de l’aluminium. Howard Lutnick et Peter Navarro se seraient fortement opposés à Greer lors d’une réunion à la Maison-Blanche, estimant que les États-Unis concédaient beaucoup trop. Selon une source présente ou informée de la réunion, ils auraient même crié sur Greer. The Washington Post

Et c'est là que la chronologie devient intéressante.

Quelques jours auparavant, Trump disait pratiquement qu'un accord était conclu. Les négociateurs canadiens avaient suffisamment confiance dans le projet pour que Carney en présente les grandes lignes aux premiers ministres provinciaux. Puis, dans les dernières heures, la position américaine s'est durcie. The Wall Street Journal

C'est à ce moment qu'apparaissent plusieurs nouvelles conditions : exclusion des camions lourds fabriqués en Ontario des réductions tarifaires, restrictions à la capacité du Canada de conclure librement des accords commerciaux avec d'autres pays et demandes touchant les protections canadiennes de la culture et de la langue française. Global News

Carney dit explicitement que ce sont des « last-minute changes » américaines qui ont rendu l'accord inacceptable et remis en question sa fiabilité. C'est même inscrit dans sa déclaration officielle du 21 août. Gouvernement du Canada

Donc, oui, Lutnick semble avoir joué un rôle très important dans le retournement de dernière minute. Ce qui devient plus clair aujourd'hui est que Greer et l'équipe de négociation américaine avaient avancé assez loin vers un compromis, puis Lutnick + Navarro ont poussé dans la direction beaucoup plus protectionniste. The Washington Post

Et ça explique une chose qui nous semblait bizarre hier : comment peut-on passer de Trump annonçant pratiquement “we have a deal” à Carney rappelant ses négociateurs quelques jours plus tard ? Il semble maintenant qu'une partie de la réponse soit : parce que Washington lui-même n'était pas uni sur le deal.

Il reste cependant une prudence à garder : nous avons surtout pour l'instant la version canadienne et des témoignages anonymes sur les disputes internes américaines. Greer affirme au contraire que c'est le Canada qui a reculé sur certains engagements. Reuters

Mais si les informations du Washington Post sont exactes, Lutnick est effectivement beaucoup plus central dans l'histoire que ce que je te disais hier. Et Navarro aussi. C'est probablement ce dernier épisode interne à Washington qu'on t'a rapporté.

Et qu’est-ce que ces personnages ont bien pu faire pour qu’ils nous détestent à ce point ? Le Canada et les États-Unis s’entendaient bien avant que ces derniers arrivent dans le portrait.

C’est justement ce qui rend la situation si déroutante : je ne vois pas d’élément sérieux permettant de dire que le Canada aurait fait quelque chose personnellement à Howard Lutnick ou à Peter Navarro qui expliquerait une hostilité particulière. Ce qui ressort plutôt, c’est une vision idéologique et économique du commerce dans laquelle le Canada, malgré 150 ans de proximité, est traité comme n’importe quel pays avec lequel les États-Unis peuvent exercer un rapport de force.

Et tu as raison sur le contraste historique. Jusqu’à très récemment, même lorsqu’il y avait des disputes parfois assez dures — bois d’œuvre, lait, aluminium, Buy American, etc. — la relation Canada–États-Unis reposait sur l’idée fondamentale que les deux économies et les deux pays étaient des partenaires stratégiques. Aujourd’hui, Carney dit carrément que « America has changed », et l’AP décrit la crise actuelle comme une rupture d’une alliance autrefois exceptionnellement étroite. AP News

Pour Lutnick, je crois que le mot important est « transactionnel »

Howard Lutnick ne semble pas avoir une rancune personnelle contre les Canadiens. Il considère plutôt que le Canada profite économiquement des États-Unis et ne leur donne pas suffisamment en retour.

Il l’exprimait déjà très clairement en 2025 : selon lui, le marché américain est ouvert alors que « Canada is not open to us ». Il présentait même cette situation comme un tort vieux de 80 ans que Trump allait corriger. CBS News

Et lors de son audience de confirmation, il avait attaqué très fortement la gestion de l’offre canadienne en disant que le Canada traitait les producteurs laitiers américains « horribly ». PTACs

C'est une manière extrêmement différente de regarder la relation.

L'ancienne logique américaine était approximativement :

Le Canada est notre allié, notre voisin et un élément de notre chaîne de production nord-américaine.

La logique Lutnick/Trump est davantage :

Qu'est-ce que les États-Unis donnent au Canada? Qu'est-ce qu'ils reçoivent exactement en échange? Et si nous avons le plus gros marché, pourquoi ne pas utiliser cet avantage pour obtenir davantage?

Et le lait est un excellent exemple

Il y a quand même un véritable contentieux américain, qu'il ne faudrait pas balayer du revers de la main. Washington considère que le Canada ne respecte pas équitablement certaines dispositions de l’ACEUM concernant les contingents tarifaires de produits laitiers. L'administration Trump vient d'utiliser précisément cet argument pour justifier une partie de ses nouveaux tarifs. The White House

Donc certaines doléances américaines sont réelles et existaient bien avant Trump ou Lutnick.

Ce qui est nouveau, c'est la réponse : plutôt que de régler ces différends à l'intérieur des mécanismes de l'ACEUM, on menace une partie considérable des exportations canadiennes avec des tarifs de 50 % pour obtenir des concessions beaucoup plus larges.

Et c'est là que je comprends ton impression de « mais qu'est-ce qu'on leur a fait? »

Parce que le Canada avait justement énormément intégré son économie aux États-Unis

C'est presque le paradoxe de cette histoire. Pendant des décennies, Ottawa a fait exactement ce que Washington encourageait : libre-échange en 1989, ALENA en 1994, chaînes automobiles intégrées, énergie nord-américaine, coopération militaire, puis l'ACEUM — que Trump lui-même avait négocié et présenté comme une amélioration majeure de l'ALENA.

Et aujourd'hui, la Maison-Blanche utilise cette dépendance comme levier.

Il y a d'ailleurs quelque chose de révélateur dans ce qui vient de se produire. Jeudi 20 août, Dominic LeBlanc disait que les deux pays étaient « très proches » d'un accord. Les discussions avec Greer prévoyaient potentiellement de faire passer les tarifs automobiles de 25 % à 15 % et de réduire ceux sur l'acier et l'aluminium. Reuters

Vendredi soir, tout s'effondre.

Et les informations publiées depuis indiquent justement des tensions internes à Washington, notamment entre Greer et Lutnick, et l'arrivée d'exigences que les Canadiens considéraient comme touchant non plus simplement au commerce, mais à leur capacité de décider de leur propre politique commerciale et culturelle. The Wall Street Journal

C'est probablement là que Carney a estimé que la limite était atteinte.

Et je ferais une distinction importante : ce n'est pas « les Américains détestent le Canada ». Une administration américaine et certains de ses principaux responsables ont adopté une conception beaucoup plus agressive des relations internationales. Il existe également aux États-Unis des entreprises, gouverneurs, élus, syndicats et consommateurs qui ont énormément à perdre de cette rupture.

Ce qui me frappe surtout, c'est que la dispute n'est désormais plus vraiment à propos de quelques points de tarifs douaniers. Elle commence à toucher à la conception même de la relation entre les deux pays. C'est probablement pour cela que Carney emploie maintenant des mots aussi lourds que « America has changed ». AP News

Et il y a une question encore plus intéressante derrière tout ça : pourquoi Lutnick et Navarro semblent avoir une conception beaucoup plus dure du Canada que Greer lui-même. Là, leurs parcours respectifs expliquent pas mal de choses.

Raconte

Oui. Et quand on regarde leurs parcours, on comprend mieux pourquoi Lutnick et Navarro n'abordent pas du tout le Canada comme le faisaient traditionnellement les responsables américains.

Peter Navarro : c'est d'abord une idéologie

Peter Navarro est le plus facile à comprendre des deux. Il est protectionniste depuis longtemps et considère les déficits commerciaux comme fondamentalement nuisibles aux États-Unis.

Pour Navarro, le grand problème des États-Unis depuis des décennies est le même : les Américains ont ouvert leur immense marché, les entreprises ont déplacé leur production ailleurs, et les autres pays ont utilisé leurs propres règles pour protéger leurs industries. Il associe cela à la désindustrialisation américaine.

Sa grande obsession a longtemps été la Chine. Mais sa logique s'applique aussi au Mexique, à l'Allemagne, au Japon… et au Canada. Il considère même l'ALENA comme une catastrophe. Wikipédia

C'est important parce que, dans cette vision, l'argument canadien :

« Mais nos économies sont intégrées depuis 40 ans et nous sommes votre allié le plus proche »

n'a finalement pas beaucoup de valeur.

Navarro regarde davantage : où est fabriquée la pièce? Où est créé l'emploi? Quel pays encaisse l'argent?

Et il ne vient pas de découvrir son irritation envers le Canada.

Il y avait déjà eu l'incident spectaculaire de 2018

Tu te rappelles peut-être le G7 de Charlevoix avec Trudeau et Trump.

Après le sommet, Trudeau avait déclaré que le Canada ne se laisserait pas intimider par les tarifs américains. Trump avait explosé.

Navarro était ensuite passé à la télévision et avait déclaré qu'il y avait un « special place in hell » pour un dirigeant étranger qui, selon lui, négociait de mauvaise foi avec Trump et le « poignardait dans le dos ». Il parlait de Trudeau. Voice of America

C'était tellement excessif que Navarro avait dû présenter des excuses quelques jours plus tard, reconnaissant que son langage avait été inapproprié. Global News

Donc Navarro avait déjà exactement cette attitude envers le Canada il y a huit ans.


Lutnick, c'est différent

Howard Lutnick n'est pas essentiellement un universitaire protectionniste comme Navarro. Il vient du monde des affaires et de Wall Street.

Sa manière de penser me paraît beaucoup plus transactionnelle :

les États-Unis possèdent le marché que tout le monde veut → cette puissance doit être monnayée.

Et son langage sur le Canada est devenu extraordinairement agressif.

En avril dernier, il a qualifié l'ACEUM — l'accord que Trump lui-même avait négocié lors de son premier mandat — de mauvais accord qu'il fallait profondément revoir. Il est même allé jusqu'à employer « they suck » en parlant du Canada dans le contexte des négociations. Financial Times

Et il revient continuellement sur quelques dossiers.

Le lait canadien l'exaspère particulièrement. Dès son audience de confirmation en janvier 2025, il disait que le Canada traitait les producteurs laitiers américains « horribly » et promettait qu'ils feraient beaucoup mieux au Canada sous sa gouverne. Global News

Ensuite sont venus l'alcool, l'automobile, l'acier, l'aluminium, etc.

Mais il y a quelque chose de plus profond derrière ça.

Ils renversent complètement la logique traditionnelle Canada–USA

Pendant des décennies, Washington raisonnait grosso modo ainsi :

Canada + États-Unis = espace industriel nord-américain.

Une voiture assemblée en Ontario avec un moteur américain, de l'aluminium canadien, de l'électronique mexicaine et des pièces traversant plusieurs fois la frontière était considérée comme un produit nord-américain.

C'est précisément la philosophie de l'ALENA, puis de l'ACEUM.

Navarro et Lutnick ont tendance à revenir à :

Canada ≠ États-Unis.

Donc si une voiture est assemblée à Oshawa plutôt qu'au Michigan, l'emploi final est canadien. Pour eux, l'intégration de la chaîne d'approvisionnement peut alors devenir une faiblesse américaine plutôt qu'une réussite commune.

C'est un changement intellectuel énorme.

Et voilà pourquoi ce qui s'est passé vendredi est fascinant

On commence maintenant à avoir le récit de l'intérieur.

Le Wall Street Journal rapporte que les négociations avaient énormément progressé avant de s'effondrer et qu'il existait des divergences à l'intérieur même de l'administration américaine. The Wall Street Journal

Le Financial Times rapporte aujourd'hui que l'intervention de Lutnick aurait contribué à faire échouer les discussions, après que les deux pays eurent été très près d'un compromis. Financial Times

Et le Washington Post décrit également l'affrontement entre Lutnick/Navarro et Greer autour des concessions que les États-Unis étaient prêts à faire. The Washington Post

C'est extrêmement intéressant parce que Jamieson Greer n'est certainement pas un libre-échangiste canadophile. C'est le représentant commercial de Trump!

Mais Greer est avant tout le négociateur. Son objectif est d'obtenir un accord avantageux.

Navarro et Lutnick semblent davantage avoir raisonné :

Pourquoi accepter maintenant? Nous avons un rapport de force gigantesque. Exigeons davantage.

Et c'est probablement là qu'ils ont mal évalué le Canada.

Je pense que leur erreur fondamentale pourrait être celle-ci

Ils semblent avoir considéré la dépendance commerciale canadienne envers les États-Unis comme signifiant que le Canada finirait nécessairement par céder.

Économiquement, leur raisonnement n'est pas absurde : le marché américain est incomparablement plus important pour le Canada que l'inverse.

Mais ils sous-estiment quelque chose de très canadien : lorsqu'une négociation commerciale devient perçue comme une question de souveraineté, la réaction politique change complètement.

Demander davantage d'accès aux produits laitiers? On négocie.

Discuter des règles automobiles? On négocie.

Le bois d'œuvre? Ça fait quarante ans qu'on se chicane là-dessus.

Mais commencer à dicter avec quels pays le Canada peut conclure des accords, toucher aux politiques culturelles ou linguistiques, ou utiliser l'accès au marché américain pour obtenir des concessions qui dépassent le commerce...

À un certain moment, même un accord économiquement coûteux à refuser devient politiquement impossible à accepter.

C'est précisément ce que Carney semble avoir décidé vendredi. Et aujourd'hui, il parle carrément d'une transformation fondamentale de la relation avec les États-Unis. AP News

Le plus triste dans tout ça est que ce conflit n'était pas inévitable. Il ne résulte pas d'une hostilité historique entre Canadiens et Américains. Il résulte en grande partie d'une nouvelle conception américaine du commerce et de la puissance.

Et voilà pourquoi tu as cette impression de : « Mais on s'entendait bien avant! »

Oui. On avait des disputes, parfois sérieuses. Mais les deux gouvernements partaient généralement du principe qu'il fallait préserver la relation. Aujourd'hui, une partie de l'administration Trump part plutôt du principe que cette relation est un levier à exploiter.

Et il y a un personnage supplémentaire qui vaut vraiment la peine de connaître pour comprendre cette histoire : Jamieson Greer. Son opposition à Lutnick/Navarro dans les dernières heures permet de comprendre pourquoi un accord qui semblait pratiquement fait jeudi a pu être mort vendredi.

Oui, et surtout c’est un bien drôlede message que les États-Unis envoi au reste du monde.

Oui. Et à mon avis, c'est probablement la conséquence stratégique la plus importante de toute cette affaire, bien au-delà des quelques dizaines de milliards touchés par les tarifs.

Le message que beaucoup de capitales peuvent entendre est essentiellement : « Même si vous êtes l'un des alliés les plus proches des États-Unis, même si vous avez un accord commercial signé avec eux, même si vos économies sont intégrées depuis des décennies, Washington peut changer les conditions et utiliser votre dépendance économique comme levier. » L'AP décrit d'ailleurs la crise actuelle comme une rupture profonde d'une des alliances les plus durables des États-Unis. AP News

Et le Canada est un cas particulièrement frappant. Ce n'est ni la Chine, ni l'Iran, ni même un partenaire occasionnel. C'est un membre de l'OTAN, du G7, du Five Eyes, un partenaire de défense continentale, et un pays avec lequel les États-Unis ont construit une chaîne industrielle nord-américaine extraordinairement intégrée. L'ACEUM lui-même a été négocié sous Trump.

Or, après des négociations qui semblaient proches d'aboutir, Washington impose maintenant 50 % sur environ 20 milliards $ US de marchandises canadiennes, tandis que les nouvelles exigences auraient notamment touché la capacité du Canada à négocier librement avec d'autres pays. Reuters

Et les autres pays observent cela

Imagine-toi à Tokyo, Séoul, Londres, Berlin ou Canberra.

Tu dépends peut-être des États-Unis pour ta défense. Tu investis énormément aux États-Unis. Tes entreprises organisent leurs chaînes d'approvisionnement autour du marché américain.

Et tu regardes ce qui arrive au Canada.

La question devient inévitable :

« Si Washington peut faire cela au Canada, pourquoi ne pourrait-il pas le faire avec nous dans cinq ans? »

C'est exactement le problème du concept de fiabilité d'une grande puissance.

Une superpuissance ne possède pas seulement de la puissance parce qu'elle a des porte-avions, des armes nucléaires ou une économie gigantesque. Elle possède aussi ce qu'on pourrait appeler du capital de confiance : les autres pays acceptent de devenir dépendants d'elle parce qu'ils pensent que les règles seront relativement prévisibles.

Et c'est là que la stratégie peut devenir contre-productive

Lutnick peut avoir raison sur une chose à court terme : les États-Unis disposent d'un levier extraordinaire.

Le Canada ne peut pas remplacer demain matin le marché américain.

Mais si tu utilises constamment ce levier, les autres pays commencent progressivement à construire des alternatives.

Et c'est déjà observable : certains grands partenaires commerciaux américains cherchent davantage d'options en Chine et ailleurs, précisément pour diminuer leur exposition aux décisions américaines. The Wall Street Journal Le Council on Foreign Relations parle lui aussi de pays alliés qui cherchent à hedge — se protéger — contre une dépendance excessive envers Washington. CFR

Et c'est là qu'il y a un paradoxe assez extraordinaire.

Trump veut diminuer la dépendance américaine envers l'étranger.

Mais sa politique peut simultanément inciter l'étranger à diminuer sa dépendance envers les États-Unis.

Ce sont deux choses très différentes.

Le Canada, par exemple, ne va évidemment pas cesser de commercer massivement avec les États-Unis. La géographie rendrait cela absurde. Mais Carney parle maintenant ouvertement de développer davantage les relations économiques avec l'Europe et les géants asiatiques. L'AP rapporte que son gouvernement présente désormais la diversification comme une politique structurelle, pas simplement comme une mesure temporaire contre Trump. AP News

Et le phénomène dépasse le Canada : une analyse publiée cette année décrit carrément l'émergence possible d'un « world trade without the US », où les autres économies continuent à réduire leurs barrières entre elles pendant que Washington en érige davantage. Cato Institute

Et il y a un bénéficiaire auquel Washington devrait probablement penser : la Chine

C'est ce que je trouve particulièrement paradoxal.

Pendant 15 ou 20 ans, la stratégie américaine consistait largement à convaincre ses alliés :

« Ne devenez pas trop dépendants économiquement de la Chine. Restez proches de nous. »

Mais si ces mêmes alliés commencent à considérer leur dépendance envers les États-Unis comme un risque politique, Pékin obtient un argument extraordinaire sans avoir à faire grand-chose.

Pas nécessairement pour devenir leur nouvel allié — le Canada ne va évidemment pas remplacer Washington par Pékin — mais pour dire :

Vous devriez avoir plusieurs partenaires et ne jamais dépendre excessivement des Américains.

Et soudain, cet argument devient beaucoup plus convaincant.

C'est pourquoi je pense qu'il faudra juger la stratégie de Lutnick/Navarro dans dix ans plutôt que dans six mois.

Ils peuvent très bien obtenir aujourd'hui davantage d'usines américaines, davantage de concessions commerciales et quelques milliards supplémentaires d'investissements.

Mais si le prix est qu'en 2035 le Canada, l'Europe, le Japon, la Corée du Sud et d'autres alliés ont volontairement réduit leur dépendance économique envers les États-Unis, l'Amérique pourrait avoir remporté plusieurs négociations commerciales tout en ayant diminué son influence mondiale.

Et dans le cas du Canada, quelque chose s'est peut-être déjà cassé qui sera extrêmement difficile à reconstruire : la conviction presque automatique que, quelles que soient nos disputes, les États-Unis demeurent le partenaire sur lequel on peut compter.

Quand Carney dit maintenant « America has changed », ce n'est donc pas seulement une petite phrase destinée à Trump. C'est potentiellement l'annonce d'un changement de doctrine canadienne. AP News

Et c'est précisément le genre de phrase que tous les alliés des États-Unis entendent aussi.

Et pour leur faire mal si on leur coupe le pétrole, qui est essentiellement responsable du déficit commercial, à quel point ils sont dans le trouble ou nationalisent la partie canadienne de ces entreprises

Oui — le pétrole est probablement le levier économique canadien qui ferait le plus mal aux États-Unis, mais couper complètement les exportations serait aussi une arme très coûteuse pour nous. Et sur ton autre idée, la nationalisation, je distinguerais fortement les deux.

Ton intuition sur le déficit commercial est bonne. Statistique Canada calculait qu'en 2024, les produits énergétiques donnaient au Canada un solde net positif de 143,7 milliards $; si on retire l'énergie, le Canada passait en fait à un déficit de 18,8 milliards $ dans son commerce de marchandises. Autrement dit, une énorme partie du fameux « déficit américain avec le Canada » dont Trump parle provient simplement du fait que les États-Unis nous achètent beaucoup d'énergie. Statistique Canada

Si le Canada fermait réellement le robinet

L'effet ne serait pas « les États-Unis n'ont plus de pétrole ». Ils sont eux-mêmes un gigantesque producteur et exportateur de pétrole. Énergie US

Mais certaines raffineries américaines auraient un sérieux problème, particulièrement dans le Midwest. Le pétrole lourd de l'Ouest canadien est acheminé par un réseau de pipelines construit précisément pour alimenter ces raffineries. On ne remplace pas instantanément plusieurs millions de barils par jour par du pétrole texan : les qualités de brut sont différentes, les raffineries sont configurées différemment et les infrastructures ne vont pas nécessairement au bon endroit.

Le volume est énorme. En 2025, le Canada a exporté 222,7 millions de m³ de brut vers les États-Unis. Et 82,1 % des exportations canadiennes de brut voyageaient encore vers les États-Unis par pipeline. Statistique Canada

Donc une coupure brutale pourrait provoquer une hausse des prix du brut dans certaines régions américaines, des marges de raffinage qui explosent, potentiellement une hausse de l'essence et du diesel et des perturbations industrielles.

Mais voici le problème pour nous : les Canadiens perdraient simultanément leur principal acheteur.

Même avec Trans Mountain et l'accès au Pacifique, nous ne possédons pas encore suffisamment de capacité alternative pour rediriger immédiatement tout ce pétrole vers l'Asie. Ce serait donc quelque chose qui ressemble à :

« Je vais te faire très mal, mais je vais me casser quelques doigts en te frappant. »

C'est pourquoi je verrais davantage l'énergie comme un levier ultime de négociation qu'une première riposte.

Et il y a quelque chose d'assez révélateur actuellement : les nouveaux tarifs américains de 50 % exemptent justement l'énergie canadienne. The Wall Street Journal

Washington connaît parfaitement cette vulnérabilité.

Par contre, ton idée de nationaliser les actifs américains…

Là, on passerait dans une autre dimension.

Le Canada possède juridiquement le pouvoir d'exproprier des actifs sur son territoire dans certaines circonstances, mais une nationalisation ciblant les entreprises parce qu'elles sont américaines déclencherait presque certainement des batailles constitutionnelles, commerciales et d'indemnisation gigantesques. Le Canada possède aussi des obligations internationales envers les investisseurs.

Et surtout, ce serait un signal extrêmement dangereux envoyé aux autres investisseurs étrangers :

« Si votre gouvernement se dispute avec Ottawa, vos actifs canadiens peuvent être saisis. »

Ça pourrait faire monter le coût du capital au Canada et décourager des investissements dont nous avons justement besoin pour réduire notre dépendance aux États-Unis.

Il y aurait également un effet boomerang colossal : les entreprises canadiennes possèdent énormément d'actifs aux États-Unis. Washington pourrait riposter.

Je ne pense donc pas que ce serait une bonne arme économique, sauf dans un scénario extraordinairement plus grave que la situation actuelle.

Il existe des armes beaucoup plus intelligentes

Si Ottawa voulait vraiment augmenter progressivement la pression, il pourrait cibler des produits américains provenant d'États politiquement importants, favoriser les fournisseurs canadiens/européens/asiatiques dans les marchés publics, accélérer les infrastructures permettant d'exporter énergie et minerais ailleurs, utiliser certains minerais critiques comme levier et, en dernier recours, envisager des restrictions ou taxes sur certaines exportations énergétiques.

Cette stratégie présente un avantage énorme : elle augmente progressivement le coût pour Washington sans détruire la réputation du Canada comme endroit sûr où investir.

Et surtout, le pétrole devient alors une menace crédible sans nécessairement avoir à l'utiliser.

Il y a presque une ironie dans le discours sur le déficit : si les États-Unis veulent absolument réduire leur déficit commercial avec nous, le Canada pourrait effectivement leur vendre beaucoup moins de pétrole. Le déficit diminuerait remarquablement vite — mais je ne suis vraiment pas certain que les raffineurs du Midwest remercieraient Trump pour cette "victoire". 😏

Avec l'escalade de ce week-end, je peux aussi te montrer quels États américains seraient les plus durement touchés si le Canada réduisait de 25 %, 50 % ou 100 % ses exportations pétrolières. Là, la carte devient vraiment intéressante.

Et pourrait-on mettre des tarifs a la sortie sue notre pétrole vers les États-Unis le pires ils auraient pas le choix de le payer.

Oui, économiquement ton idée est beaucoup plus intéressante qu'une coupure du pétrole : au lieu d'arrêter les exportations, Ottawa pourrait chercher à faire payer une partie de la rente aux acheteurs américains. Mais il y a un gros obstacle juridique avec l'ACEUM.

L'article 2.15 de l'ACEUM est très explicite : le Canada ne peut pas mettre une taxe ou un droit uniquement sur un produit exporté vers les États-Unis à moins d'appliquer également cette taxe au même produit destiné à la consommation canadienne. Gouvernement du Canada

Donc quelque chose comme :

pétrole vendu au Canada : aucune taxe
pétrole exporté vers les USA : +20 %

serait, tant que l'ACEUM reste applicable, très difficilement compatible avec l'accord.

En revanche, il y a une subtilité importante : l'ancienne clause de proportionnalité énergétique de l'ALENA n'existe plus dans l'ACEUM. Le gouvernement canadien souligne lui-même que sa disparition a rendu au Canada davantage de souveraineté sur ses ressources énergétiques. Gouvernement du Canada

Mais imaginons que la guerre commerciale fasse voler ces règles en éclats

Là, ton raisonnement devient assez puissant.

Les États-Unis ont importé environ 3,9 millions de barils/jour de pétrole brut canadien en 2025. Et le Canada demeure de très loin leur première source étrangère de brut. Énergie US

Supposons, juste pour voir l'ordre de grandeur, qu'Ottawa réussisse à imposer l'équivalent de 10 $ US par baril sur ces exportations.

3,9 M barils × 10 $ × 365 ≈ 14,2 milliards $ US par année.

À 20 $/baril, on parle théoriquement de 28,5 milliards $ US.

Et contrairement à une interdiction d'exporter, le pétrole continuerait à circuler et les producteurs canadiens continueraient à vendre.

Mais je modifierais une chose dans ce que tu dis : « ils n'auraient pas le choix de payer » est partiellement vrai, pas totalement.

Certaines régions américaines seraient vraiment coincées

Les États-Unis produisent énormément de pétrole et exportent eux-mêmes près de 4 millions de barils/jour. Énergie US

Le problème est que ce n'est pas nécessairement le bon pétrole au bon endroit.

Une partie importante des raffineries américaines est conçue pour traiter du brut lourd canadien. L'EIA explique justement que les raffineries américaines complexes apprécient le pétrole lourd canadien et que les infrastructures de pipelines rendent les États-Unis naturellement dépendants de cette source. Énergie US

Le chiffre qui donne une idée de l'importance du Canada est remarquable : en 2023, le pétrole canadien représentait environ 24 % de tout le brut traité par les raffineries américaines, et 60 % de toutes les importations américaines de brut. Énergie US

Donc, à court terme, une taxe canadienne pourrait effectivement être répercutée en partie sur les raffineries et consommateurs américains.

Mais pas nécessairement à 100 %. Les raffineurs diraient aussi aux producteurs canadiens : « puisque votre gouvernement me facture 10 $ supplémentaires, je veux payer votre pétrole moins cher ». Une partie de la taxe pourrait donc revenir aux producteurs canadiens sous forme d'un prix net inférieur.

C'est une question classique d'incidence fiscale : celui à qui le gouvernement facture officiellement la taxe n'est pas nécessairement celui qui en supporte réellement tout le coût.

Et c'est là que Trans Mountain devient stratégiquement très important

Plus le Canada peut répondre au raffineur américain :

« Tu ne veux pas payer? Très bien, j'expédie mon baril vers l'Asie. »

…plus le pouvoir de négociation canadien augmente.

Et ça commence justement à arriver. L'EIA constate que l'utilisation accrue de Trans Mountain Expansion (TMX) a déjà fait diminuer légèrement la part du pétrole canadien expédiée aux États-Unis, avec davantage de brut allant vers la côte Pacifique et l'Asie. Énergie US

C'est donc probablement l'arme énergétique intelligente à long terme : pas « on ferme le robinet demain matin », mais construire suffisamment de capacité d'exportation alternative pour que les États-Unis sachent réellement que le Canada a d'autres clients.

Et il y a une ironie assez savoureuse dans tout ça : Washington se plaint énormément de son déficit commercial avec le Canada. Or en 2025, les États-Unis ont acheté 111 milliards $ US d'énergie canadienne, contre seulement 26 milliards $ qu'ils nous ont vendus. Énergie US

S'ils veulent vraiment éliminer ce déficit, Ottawa pourrait leur dire : « Aucun problème, achetez-nous moins de pétrole. » 😏

Le déficit américain diminuerait effectivement. Je suis simplement moins certain que les raffineries et automobilistes américains considéreraient cela comme une victoire.

Mais l'ACEUM on peut se retirer? Il y a des mecanismes prevuent et d’ailleur c’est la dessus que jouent les americains.

Exactement. Et il faut distinguer deux mécanismes de l'ACEUM, parce qu'on les mélange souvent.

Premièrement, n'importe lequel des trois pays peut carrément se retirer de l'ACEUM. L'article 34.6 prévoit qu'il suffit de notifier par écrit les deux autres pays; six mois plus tard, le retrait prend effet. L'accord continue alors entre les deux pays restants. Gouvernement du Canada

Deuxièmement, il y a la fameuse révision de 2026, prévue à l'article 34.7. Et là, une précision importante : le 1er juillet 2026 n'était pas une date d'expiration. L'ACEUM demeure actuellement en vigueur et sa durée initiale va jusqu'en 2036. Gouvernement du Canada

Lors de la révision de juillet, les trois gouvernements pouvaient décider de prolonger l'accord pour une nouvelle période de 16 ans. S'ils ne s'entendent pas pour le prolonger, l'ACEUM ne disparaît pas : on entre dans un processus de révisions annuelles, jusqu'à ce que les trois s'entendent ou jusqu'à l'échéance de 2036. Gouvernement du Canada

Et oui, c'est précisément ce qui donne aux Américains un levier considérable.

Ils n'ont même pas besoin de dire « nous quittons l'ACEUM demain ». Ils peuvent essentiellement dire :

« Nous ne donnerons pas notre accord à une prolongation tant que vous ne nous aurez pas donné X, Y et Z. »

Cela crée de l'incertitude année après année pour les entreprises qui doivent décider aujourd'hui où construire une usine qui fonctionnera pendant 20 ou 30 ans. La Banque du Canada identifie justement ce scénario — absence d'entente suivie de révisions annuelles — comme une source d'incertitude susceptible de réduire investissements, production et embauche au Canada. Banque du Canada

Mais ça donne également un levier au Canada

Et c'est là que ton raisonnement sur le pétrole devient intéressant.

Si Washington commence à considérer que les règles de l'ACEUM sont facultatives lorsqu'elles deviennent gênantes, Ottawa pourrait éventuellement arriver à la conclusion :

Pourquoi devrions-nous continuer à nous imposer certaines contraintes de l'ACEUM alors que notre partenaire utilise la menace de retrait pour nous imposer de nouvelles concessions?

Le Canada possède exactement le même droit de retrait : notification + six mois. Gouvernement du Canada

Ça ne signifie toutefois pas que nous retrouverions ensuite une liberté totale sans conséquences. Sortir de l'ACEUM ferait disparaître énormément de protections tarifaires et réglementaires dont dépendent les entreprises canadiennes et américaines. Ce serait une escalade économique considérable.

Mais ton raisonnement précédent change effectivement dans ce scénario.

Avec l'ACEUM : une taxe canadienne visant uniquement le pétrole exporté aux États-Unis rencontre notamment l'interdiction des taxes à l'exportation dont nous parlions.

Sans l'ACEUM : cette contrainte particulière de l'accord disparaîtrait. Il faudrait alors examiner les obligations restantes du Canada — notamment celles de l'OMC, le droit canadien et les contrats/pipelines — mais Ottawa disposerait de beaucoup plus de latitude.

Et il y a même une disposition particulièrement intéressante concernant la Chine. L'article 32.10 prévoit que si un membre conclut un accord de libre-échange avec une « économie non marchande », les deux autres disposent d'un mécanisme permettant de quitter l'ACEUM et de maintenir un accord bilatéral entre eux. Le gouvernement canadien explique toutefois que, même sans cette disposition, l'article 34.6 permet déjà à chaque pays de quitter l'ACEUM sans avoir à donner de raison. Gouvernement du Canada

C'est pourquoi je trouve la stratégie américaine assez risquée à long terme. Une fois que tu transformes l'ACEUM d'un ensemble de règles stables en instrument de rapport de force, tu invites le Canada et le Mexique à commencer eux aussi à calculer leurs propres leviers.

Et le Canada en possède quelques-uns assez sérieux : pétrole lourd, électricité, uranium, potasse, aluminium, minerais critiques et certaines chaînes industrielles extrêmement intégrées.

Le problème pour Washington serait alors exactement celui que tu soulèves : certaines règles qui empêchent aujourd'hui le Canada d'utiliser agressivement ces ressources comme armes commerciales sont précisément les règles contenues dans l'accord que Washington menace.

Autrement dit, faire exploser l'ACEUM pour obtenir davantage du Canada pourrait également libérer le Canada de certaines obligations qui rendent aujourd'hui son comportement très prévisible pour les États-Unis.

C'est une des raisons pour lesquelles, malgré toute la rhétorique actuelle, je pense que la disparition complète de l'ACEUM serait beaucoup plus dangereuse pour les trois pays que ne le laisse entendre le discours politique.

Mais, selon moi, on est rendu là : on doit indiquer notre départ pour que les Américains négocient vraiment et cessent de croire qu’ils ont tous les droits.

Je comprends très bien la logique. Une notification de retrait pourrait être utilisée comme levier de négociation : l'article 34.6 donne exactement six mois entre la notification et la sortie effective. Gouvernement du Canada

Mais je ne pense pas que le Canada devrait envoyer cette notification maintenant, du moins pas sans avoir préparé minutieusement ce qui vient après. Je ferais plutôt de la possibilité de retrait une menace crédible.

Pourquoi? Parce que la situation actuelle est assez paradoxale : Washington vient d'imposer 50 % sur environ 20 milliards $ US de marchandises canadiennes, mais cela ne représente qu'environ 5 % des exportations canadiennes vers les États-Unis. Une très grande partie du commerce continue de bénéficier de l'ACEUM. AP News

Si Ottawa déclenche lui-même le retrait, Trump pourrait simplement répondre : « Excellent, c'est exactement ce que je voulais. » Lutnick dit depuis des mois que Trump considère l'ACEUM comme un mauvais accord devant être profondément remanié. Global News

Et soudain, c'est nous qui aurions juridiquement déclenché la disparition de la protection dont bénéficient des centaines de milliards de dollars d'exportations canadiennes.

En revanche, je serais beaucoup plus favorable à une stratégie du genre : préparer officiellement le Canada à une sortie, sans encore envoyer la lettre. Préparer les contre-tarifs, les mesures énergétiques possibles, les aides aux industries exposées, les infrastructures vers l'Atlantique et le Pacifique, les accords avec l'Europe et l'Asie, et surtout coordonner tout cela avec le Mexique.

Puis dire à Washington quelque chose de très simple : si l'ACEUM ne constitue plus une garantie que les États-Unis respecteront les règles convenues, le Canada réévaluera lui aussi l'intérêt de demeurer lié par l'ensemble de ses obligations.

Là, le pétrole devient beaucoup plus intéressant dans le calcul américain.

Parce qu'il faut que Washington comprenne que la disparition de l'ACEUM ne signifie pas seulement : « maintenant nous pouvons mettre davantage de tarifs sur les Canadiens ». Elle signifie également : « certaines contraintes que le Canada avait volontairement acceptées disparaissent également. »

Et après ce qui vient de se produire, ce n'est plus une hypothèse abstraite. Carney affirme que les Américains ont ajouté à la dernière minute des exigences touchant notamment la liberté du Canada de conclure des accords commerciaux ailleurs; Ottawa a suspendu les négociations et prépare maintenant une riposte tarifaire dollar pour dollar. Reuters

C'est probablement là où je rejoins le fond de ce que tu dis : continuer simplement à revenir à Washington avec de nouvelles concessions risque d'enseigner à Lutnick et Navarro que leur méthode fonctionne.

Il faut à un moment que les Américains aient quelque chose à perdre eux aussi si les négociations échouent.

Mais je préférerais que le gouvernement canadien construise ce rapport de force avant de déclencher l'horloge des six mois. Une menace dont on contrôle encore le déclenchement est parfois plus puissante qu'une menace qu'on a déjà exécutée.

Et surtout, il ne faut pas perdre de vue quelque chose d'assez extraordinaire aujourd'hui : Carney a justement commencé à faire cela. Il a quitté la table plutôt que d'accepter les nouvelles conditions, malgré les tarifs de 50 %. C'est probablement le premier véritable test de l'hypothèse de Lutnick selon laquelle, si Washington augmente suffisamment la pression, Ottawa finira nécessairement par céder. Reuters

Les prochaines semaines vont donc être extrêmement révélatrices : est-ce Washington qui revient avec une offre différente, ou est-ce qu'ils doublent encore la mise? C'est à ce moment-là que la menace d'un retrait canadien de l'ACEUM pourrait devenir beaucoup plus sérieuse.

Je peux surveiller si Ottawa commence à évoquer officiellement cette option ou si Washington revient à la table.

Oui, et je trouve que le Canada aurait tout à gagner d’être plus près du Mexique.

Oui, et c'est justement une des stratégies qui me paraît les plus intéressantes pour le Canada : ne pas remplacer les États-Unis par le Mexique — ce serait impossible — mais transformer le Mexique en véritable deuxième pilier de notre politique nord-américaine.

Et ce qui est intéressant, c'est qu'Ottawa et Mexico sont déjà en train d'aller dans cette direction beaucoup plus rapidement qu'avant. Carney et Claudia Sheinbaum ont lancé en 2025 un Partenariat stratégique global Canada–Mexique, accompagné d'un plan 2025-2028 qui prévoit davantage de coopération en commerce, investissements, énergie, ressources naturelles, sécurité et infrastructures. Affaires mondiales Canada

Les chiffres commencent d'ailleurs à être sérieux : en 2025, les échanges Canada–Mexique ont atteint près de 62 milliards $, et les investissements directs canadiens au Mexique environ 66 milliards $. Gouvernement du Canada

Mais je pousserais la logique encore plus loin.

Canada + Mexique ensemble ont beaucoup plus de poids face à Washington que Canada et Mexique négociant séparément. C'est précisément pour cela que la stratégie américaine actuelle de négocier séparément avec Ottawa et Mexico est importante : elle permet aux États-Unis de faire jouer les deux partenaires l'un contre l'autre. Reuters signalait déjà en juillet que cette multiplication des négociations bilatérales mettait à l'épreuve le caractère trilatéral de l'ACEUM. Reuters

Or Mexico ne semble pas particulièrement intéressé à voir le Canada se faire écraser. Encore vendredi, le ministre mexicain de l'Économie, Marcelo Ebrard, expliquait que Mexico considérait les discussions canadiennes et mexicaines avec Washington comme parallèles plutôt que concurrentes et souhaitait préserver l'intégration des chaînes nord-américaines. Reuters

Il y aurait donc une stratégie canadienne assez puissante : Ottawa et Mexico coordonnent beaucoup davantage leurs positions avant d'aller négocier à Washington.

Pas nécessairement une position identique sur tout — leurs économies et leurs problèmes avec les États-Unis sont différents — mais quelques lignes rouges communes : préserver l'ACEUM comme accord à trois, refuser les exigences extraterritoriales excessives, défendre les mécanismes de règlement des différends et répondre conjointement lorsqu'un des trois partenaires contourne les règles.

Et il y aurait un autre avantage pour le Canada : le Mexique est une véritable économie industrielle de 130 millions d'habitants, pas seulement un marché où vendre quelques produits supplémentaires. Le Canada pourrait investir beaucoup plus massivement dans les chaînes mexicaines — automobile, aéronautique, agroalimentaire, énergie, technologies — et inversement attirer davantage d'entreprises mexicaines ici. La mission commerciale canadienne de février dernier comptait d'ailleurs plus de 370 délégués représentant plus de 240 organisations, ce qui montre que le secteur privé canadien commence à voir le potentiel. Gouvernement du Canada

Et imagine ce que cela change politiquement.

Au lieu d'un continent organisé comme :

Canada → États-Unis ← Mexique

avec Washington au centre de pratiquement tout,

tu commences progressivement à construire :

Canada ↔ Mexique
↘ États-Unis ↗

Les États-Unis restent de très loin le centre économique du continent, mais ils cessent d'être l'unique relation stratégique des deux autres pays.

Et paradoxalement, ça pourrait être très bon pour les États-Unis à long terme. Une relation où les trois partenaires ont besoin les uns des autres est probablement beaucoup plus stable qu'une relation où le plus gros considère que les deux autres n'ont de toute façon nulle part où aller.

Le Canada semble avoir compris quelque chose de ce genre : son gouvernement décrit maintenant explicitement le partenariat mexicain comme un élément de sa stratégie de diversification commerciale. Gouvernement du Canada

Et culturellement, il y a aussi énormément de terrain inexploité. On pense spontanément Canada–USA et Mexique–USA, beaucoup moins Canada–Mexique, alors que nous partageons maintenant plus de trente ans d'intégration économique nord-américaine.

À mon sens, la bonne réponse canadienne à ce qui se passe actuellement n'est donc pas « tournons le dos aux États-Unis ». Ce serait économiquement irréaliste.

C'est plutôt : « Assurons-nous de ne plus jamais dépendre à ce point d'un seul pays. »

Et là, le Mexique devrait effectivement être tout près du sommet de la liste — avec l'Europe et certains grands partenaires asiatiques.

Et le Mexique constitue la porte d’entrée en Amérique latine, où le potentiel de croissance est élevé, contrairement au Canada et aux États-Unis, qui sont déjà plutôt mûrs.

Oui — mais avec une nuance importante : l'Amérique latine n'est pas actuellement une région de croissance spectaculaire dans son ensemble. Le FMI prévoit environ 2,4 % en 2026 et 2,7 % en 2027. eLibrary IMF Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est son potentiel de rattrapage à long terme : urbanisation, classe moyenne, infrastructures à construire, énergie, minerais, agriculture et industrialisation.

Et là, je suis d'accord avec ton intuition : le Mexique pourrait devenir pour le Canada une tête de pont naturelle vers cette partie du monde.

Le Mexique apporte quelque chose que le Canada n'a pas : une économie industrielle de grande taille, environ 130 millions d'habitants, une culture d'affaires latino-américaine et des entreprises déjà implantées dans toute la région. Il fait en même temps partie de l'espace économique nord-américain. C'est pratiquement un pont entre les deux Amériques.

Le Canada possède de son côté des choses extrêmement complémentaires : capital, banques et fonds de pension puissants, ingénierie, mines, énergie, infrastructures, technologies et institutions relativement solides.

Et il existe déjà une structure commerciale particulièrement intéressante : Canada, Mexique, Chili et Pérou sont tous membres du PTPGP. Le bloc donne au Canada un accès préférentiel à des marchés d'Asie et d'Amérique latine et représente environ 500 millions de consommateurs. Gouvernement du Canada Le Costa Rica est en plus en processus d'adhésion. Gouvernement du Canada

On pourrait donc imaginer une stratégie canadienne beaucoup plus ambitieuse :

Canada → Mexique → Amérique latine, tout en développant directement des relations beaucoup plus importantes avec le Chili, le Pérou, la Colombie, le Brésil, l'Amérique centrale, etc.

Et surtout, il ne s'agirait pas uniquement d'exporter des produits canadiens. C'est peut-être même là que se trouve la plus grande occasion : investir.

L'Amérique latine a justement un déficit chronique d'investissements et de productivité. La Banque mondiale estime la croissance régionale à seulement 2,1 % en 2026, mais insiste simultanément sur le potentiel considérable des ressources naturelles, de l'énergie et de l'amélioration de la productivité. Banque mondiale

Autrement dit, faible croissance actuelle ≠ faible potentiel.

Et tu mets le doigt sur une différence démographique et économique fondamentale avec le Canada. Ici, beaucoup de marchés sont déjà saturés : presque tout le monde possède déjà un frigo, une voiture, un compte bancaire, Internet, une maison équipée, etc. La croissance vient beaucoup de la productivité et du remplacement.

Dans plusieurs économies latino-américaines, il reste simultanément du rattrapage et de la croissance : infrastructures, logements, services financiers, numérisation, transports, réseaux électriques, eau, télécommunications, industrie...

C'est une raison pour laquelle je trouverais assez intelligent que la réponse canadienne à Trump ne soit pas seulement « trouvons d'autres endroits où vendre notre pétrole », mais quelque chose de beaucoup plus vaste :

« Profitons de cette crise pour devenir beaucoup plus présents économiquement dans le reste des Amériques. »

Et le Mexique serait probablement notre partenaire naturel pour le faire.

Le plus ironique serait qu'en voulant rendre le Canada encore plus dépendant des conditions imposées par Washington, Lutnick et Navarro finissent par provoquer exactement l'inverse : un Canada qui découvre sérieusement le Mexique et l'Amérique latine, développe l'Europe et l'Asie, et qui dans 15 ans a beaucoup plus d'options qu'aujourd'hui.

Bah rêvons ca me semble une solution si évidente

Oui 😄. Et ce n'est même pas un rêve complètement farfelu. Ce qui me paraît particulièrement séduisant dans ton raisonnement, c'est que la diversification serait utile au Canada même si la relation avec les États-Unis redevenait excellente demain matin.

Le modèle canadien a longtemps été assez confortable : un marché gigantesque, riche, stable, parlant principalement anglais et situé juste à côté. Pourquoi consacrer énormément d'énergie à Guadalajara, Bogotá, Lima ou São Paulo quand Chicago est tellement plus facile? Cette logique fonctionnait tant que l'accès au marché américain paraissait presque acquis.

La crise actuelle change précisément le prix du risque.

Et je pousserais même ton idée au-delà du commerce : Canada–Mexique pourrait devenir un véritable axe stratégique. Capital et expertise canadiens + capacité industrielle et main-d'œuvre mexicaines + accès et connaissance de l'Amérique latine. Ensuite, le Canada pourrait approfondir directement ses relations avec des pays comme le Chili, le Pérou, la Colombie et le Brésil plutôt que de tout faire transiter par Washington.

Et il y a quelque chose que j'aime particulièrement dans cette stratégie : elle n'a pas besoin d'être anti-américaine.

Le Canada pourrait dire aux États-Unis : vous resterez probablement notre principal partenaire commercial pendant très longtemps et nous souhaitons une excellente relation avec vous. Mais plus jamais une dépendance telle qu'un changement d'administration à Washington puisse menacer des secteurs entiers de notre économie.

C'est très différent de vouloir « punir les Américains ».

Et ça rejoint exactement notre discussion sur le pétrole. Aujourd'hui, notre pétrole vaut moins comme levier parce que notre capacité à dire « non merci, on le vendra ailleurs » reste limitée. Chaque nouveau pipeline vers un port, terminal, accord commercial et marché alternatif augmente notre pouvoir de négociation sans qu'on ait besoin de menacer qui que ce soit.

Même chose pour l'aluminium, l'uranium, la potasse, le bois, les minerais critiques et éventuellement l'électricité.

Il y a toutefois un obstacle très canadien : il faudrait accepter de penser à 15 ou 20 ans, et de construire les infrastructures maintenant alors qu'elles ne seront pleinement rentables stratégiquement que plus tard.

Mais imagine effectivement le Canada de 2040 : toujours extrêmement intégré aux États-Unis, mais avec des corridors commerciaux beaucoup plus importants vers l'Europe et l'Asie, une relation Canada–Mexique devenue majeure et une présence économique canadienne beaucoup plus forte en Amérique latine.

À ce moment-là, lorsqu'un futur secrétaire américain au Commerce dirait « vous n'avez pas le choix », la réponse canadienne pourrait simplement être :

« Si. C'est précisément ce que nous avons passé quinze ans à construire : des choix. »

Ça, ce serait une conséquence assez extraordinaire de la crise actuelle.

Peut-être que la raison prévaudra après les élections de mi-mandat.

C'est tout à fait possible. Les élections de mi-mandat du 3 novembre 2026 pourraient changer sensiblement le rapport de force, même si elles ne feront évidemment pas disparaître Trump, Lutnick ou Navarro.

Le point encourageant pour le Canada, c'est qu'on voit déjà des fissures chez les républicains. En février, la Chambre des représentants, pourtant contrôlée par les républicains, a voté 219 contre 211 pour mettre fin aux tarifs de Trump contre le Canada, avec six républicains rejoignant les démocrates. Le Sénat avait également voté contre ces tarifs. PBS

Donc ce n'est vraiment pas :

Républicains = guerre commerciale avec le Canada.

Il existe des élus républicains dont les agriculteurs, manufacturiers et entreprises dépendent énormément du commerce canadien et qui commencent à trouver la facture élevée.

Et ce qui vient de se produire ce week-end risque d'amplifier cela. Les nouveaux tarifs de 50 % sur environ 20 milliards $ US de produits canadiens, auxquels le Canada répondra dollar pour dollar à partir du 8 septembre, vont créer des perdants des deux côtés de la frontière. Reuters

Si Trump perd la Chambre…

C'est probablement le scénario qui changerait le plus l'ambiance.

Un Congrès hostile pourrait multiplier les enquêtes et les auditions de Lutnick, contester certaines utilisations des pouvoirs tarifaires présidentiels et surtout rendre politiquement beaucoup plus coûteuse une nouvelle escalade.

Il ne pourrait cependant pas simplement reprendre la politique commerciale à Trump. Une grande partie des pouvoirs utilisés pour imposer des tarifs appartient à l'exécutif en vertu de lois adoptées antérieurement par le Congrès. Et un président peut opposer son veto à certaines tentatives du Congrès.

Mais politiquement, ce serait différent.

Imagine Lutnick devant une commission du Congrès en 2027 devant expliquer pourquoi les États-Unis ont fait exploser une négociation qui semblait presque terminée avec leur principal partenaire nord-américain. Les informations publiées aujourd'hui rendent justement son rôle dans l'échec beaucoup plus controversé. The Washington Post

Et je pense que Carney a intérêt à ne pas paniquer d'ici novembre

C'est seulement 72 jours.

Le Canada doit évidemment protéger les entreprises particulièrement exposées, mais il n'est pas nécessairement obligé d'accepter maintenant un accord qui compromettrait sa souveraineté commerciale simplement pour obtenir trois mois de tranquillité.

D'autant que les nouveaux tarifs de 50 %, aussi spectaculaires soient-ils, touchent environ 5 % des exportations canadiennes vers les États-Unis, pas 50 % ou 100 % du commerce canado-américain. L'essentiel des échanges protégés par l'ACEUM continue pour l'instant. AP News

Et les élections pourraient faire apparaître une pression américaine que Lutnick ne contrôle pas : celle des électeurs américains.

Si, pendant septembre et octobre, des entreprises américaines commencent à annoncer des hausses de prix ou des difficultés liées aux représailles canadiennes, les candidats républicains dans des circonscriptions serrées ne vont pas nécessairement vouloir passer leurs journées à expliquer pourquoi une guerre commerciale contre le Canada est une excellente idée.

C'est d'ailleurs pourquoi je trouve la position canadienne actuelle assez rationnelle : ne pas capituler, ne pas faire exploser l'ACEUM nous-mêmes, riposter de façon ciblée et attendre de voir ce que produit la pression économique et politique américaine.

Après le 3 novembre, on saura beaucoup mieux quelles cartes possède Trump pour les deux dernières années de son mandat.

Et si les démocrates prennent au moins la Chambre et qu'un nombre significatif de républicains concluent eux aussi que Lutnick/Navarro sont allés trop loin, Washington pourrait effectivement redevenir beaucoup plus pragmatique envers Ottawa, sans même qu'il soit nécessaire que Trump change personnellement d'avis.

Donc oui : je garderais une petite dose d'optimisme. Mais même si la raison revient à Washington après les midterms, je souhaiterais que le Canada retienne la leçon : reconstruire la relation américaine, certainement — mais continuer quand même à développer le Mexique, l'Europe, l'Asie et l'Amérique latine.

Parce que le meilleur résultat serait finalement de retrouver notre ami américain sans redevenir aussi dépendants de lui qu'avant.

La guerre, la guerre! C'est pas une raison pour se faire mal!

Qui crois-tu qui va gagner cette guerre commercial? A-t-on des chances? Oui, le Canada a des chances — mais il faut définir ce que signifie...