mardi 1 septembre 2026

La guerre, la guerre! C'est pas une raison pour se faire mal!

Qui crois-tu qui va gagner cette guerre commercial? A-t-on des chances?

Oui, le Canada a des chances — mais il faut définir ce que signifie « gagner ». Le Canada ne peut probablement pas gagner une guerre commerciale avec les États-Unis au sens où il pourrait infliger davantage de dommages qu'il n'en subit. L'économie américaine est environ dix fois plus grosse et le Canada dépend beaucoup plus du marché américain que l'inverse.

Mais le Canada peut très bien gagner le bras de fer politique, c'est-à-dire rendre le coût américain suffisamment élevé pour que Washington revienne négocier. Et les événements des derniers jours me rendent plutôt plus optimiste sur ce point.

Aujourd'hui, 25 août, Ottawa vient justement d'annoncer une nouvelle riposte tarifaire sur des produits américains après l'échec des négociations. Les nouveaux tarifs américains de 50 % touchent environ 20 milliards $US de produits canadiens, soit autour de 5 % de nos exportations vers les États-Unis. Ce n'est donc pas, pour l'instant, un mur de 50 % autour de toute l'économie canadienne. Reuters

Et surtout, RBC estimait avant cette dernière escalade que plus de 80 % des exportations canadiennes vers les États-Unis continuaient à entrer sans droits de douane grâce notamment aux exemptions liées à l'ACEUM. RBC

Là où le Canada possède de vraies cartes

Le rapport de force est extrêmement asymétrique en taille, mais beaucoup moins asymétrique dans certains secteurs.

Les chaînes automobiles Canada–États-Unis sont tellement intégrées que frapper les pièces canadiennes revient en partie à taxer les constructeurs américains eux-mêmes. Reuters souligne justement que l'escalade sur l'automobile risque d'augmenter les coûts des fabricants et consommateurs américains. Reuters

Même chose avec l'énergie, les métaux, la potasse et certaines matières premières. Les Américains peuvent remplacer une partie des approvisionnements canadiens, mais pas instantanément et certainement pas gratuitement.

C'est d'ailleurs révélateur que certaines catégories comme l'énergie et la potasse soient actuellement exemptées de cette nouvelle vague de tarifs américains. The Wall Street Journal

Et il existe une arme canadienne beaucoup plus puissante que « mettre 50 % sur du ketchup américain » : diversifier progressivement nos débouchés et nos fournisseurs. Ça ne fait pas mal à Washington demain matin, mais sur cinq ou dix ans, réduire la dépendance canadienne au marché américain change complètement le rapport de force.

Mais il y a un danger énorme : l'automobile

C'est probablement le secteur qui m'inquiète le plus.

Trump menace maintenant de porter à 50 % les tarifs sur les véhicules, pièces automobiles et certains produits canadiens à compter du 1er janvier 2027. The Wall Street Journal

Si ça se matérialisait durablement, l'Ontario pourrait prendre une sacrée claque. Une usine automobile peut éventuellement être déplacée aux États-Unis; un gisement de potasse de Saskatchewan, une centrale hydroélectrique québécoise ou un puits de pétrole albertain, beaucoup moins.

Alors, qui va gagner?

Je vois plutôt trois scénarios.

ScénarioProbabilité que je lui donneraisRésultat
🇨🇦 Le Canada capitule largement~20 %Victoire américaine
🇨🇦🇺🇸 Après plusieurs mois difficiles, compromis~60 %Personne ne « gagne », Canada préserve l'essentiel
🇨🇦 Rupture durable + forte diversification~20 %Canada souffre d'abord, mais devient moins dépendant

Ce ne sont évidemment pas des probabilités économétriques : c'est mon appréciation de la situation actuelle.

Et il y a quelque chose d'important dans ce qui vient de se produire : Carney semble avoir décidé que certaines demandes américaines coûteraient davantage au Canada à long terme que l'absence d'accord. Les négociations ont notamment achoppé sur l'automobile, l'acier et l'aluminium. Reuters

Je pense donc que la stratégie canadienne rationnelle n'est pas d'essayer de mettre les États-Unis à genoux. C'est impossible. C'est de tenir suffisamment longtemps pour que les gouverneurs, constructeurs automobiles, agriculteurs, industriels et consommateurs américains commencent eux-mêmes à exercer de la pression sur Washington.

Et là, oui, nous avons de vraies chances.

Il y a d'ailleurs un paradoxe assez fascinant : si cette guerre commerciale dure cinq ans, même si le Canada en souffre économiquement, elle pourrait accélérer exactement ce que Washington ne souhaite probablement pas — un Canada beaucoup moins dépendant des États-Unis, davantage tourné vers l'Europe, le Mexique et l'Asie.

Que penses-tu aujourd’hui de Hegseth qui rie de nos militaires? Et que penses-tu de Carney qui lance aux États-Unis que l’on recommencera à jaser lorsque vous arrêterez de faire des niaiseries sur les réseaux sociaux? Et est-ce que les Américains sont vraiment conscients de toutes ces niaiseries?

Oui, et ce qui s'est passé aujourd'hui, 1er septembre, me paraît assez révélateur de l'état de la relation Canada–États-Unis. J'ai regardé les déclarations et les sondages américains les plus récents.

Hegseth : là, je trouve que ça dépasse largement le débat politique

Pete Hegseth a publié hier une photo de deux jeunes femmes du programme des cadets canadiens à Vernon, en Colombie-Britannique, avec simplement « this is real » et un drapeau canadien. La publication a ensuite provoqué une avalanche de commentaires se moquant notamment de leur apparence. Le Pentagone a refusé de prendre ses distances aujourd'hui : « The X post speaks for itself. » calgary.citynews.ca

Je trouve ça particulièrement mauvais pour trois raisons.

Premièrement, ce ne sont même pas deux responsables politiques avec lesquels Hegseth est en conflit. Ce sont de jeunes cadettes. Les utiliser comme accessoires pour ridiculiser un allié me paraît indigne de la fonction de secrétaire américain à la Défense.

Deuxièmement, les militaires canadiens et américains sont intégrés dans une relation de défense extraordinairement profonde — NORAD, OTAN, opérations conjointes, renseignement, entraînement. Le ministre canadien de la Défense David McGuinty a d'ailleurs insisté aujourd'hui sur le fait que, malgré le caractère « performatif » de certains membres de l'administration américaine, la coopération militaire réelle continue. globalnews.ca

Troisièmement, ça ne fait absolument rien avancer dans le conflit commercial. C'est de la communication destinée à provoquer.

Carney a dit que le geste était « beneath their office ». Sur ce point, je trouve son jugement plutôt mesuré. apnews.com

Et la réponse de Carney, elle est assez inhabituelle 😄

Tu la résumes très bien par « on recommencera à jaser quand vous arrêterez de faire des niaiseries sur les réseaux sociaux ».

Ses véritables mots sont presque aussi directs :

“stop doing memes, stop throwing shade and stop trying to be tough”

Puis il ajoute que lorsque les Américains commenceront à être sérieux au sujet des discussions, « we can have those discussions ». investing.com

Pour un premier ministre canadien parlant publiquement d'une administration américaine, c'est remarquablement mordant.

Mais je pense que Carney fait quelque chose d'assez calculé. Il distingue essentiellement les États-Unis institutionnels de la communication politique de l'administration Trump. Il ne dit pas « les Américains sont ridicules ». Il dit : cessez les provocations et revenons négocier sérieusement.

Et il accompagne ça d'une position de fond beaucoup plus importante : selon lui, les conditions proposées par Washington auraient essentiellement transformé certaines industries canadiennes en filiales de l'industrie américaine ou auraient conduit à leur disparition progressive au Canada. Il cite particulièrement l'automobile. Il dit donc très clairement : ces conditions-là, le Canada ne les acceptera pas. investing.com

Je trouve cette stratégie plus efficace que d'essayer de battre Trump à son propre jeu avec des insultes.

Mais ta dernière question est probablement la plus intéressante : les Américains voient-ils tout ça?

Beaucoup moins que nous.

C'est quelque chose qu'il faut vraiment garder en tête lorsque nous regardons cette crise depuis le Canada.

Un sondage Angus Reid réalisé récemment trouvait que 54 % des Canadiens suivaient attentivement les menaces tarifaires, contre seulement 23 % des Américains. Et 25 % des Américains n'en avaient même pas entendu parler. angusreid.org

Ça explique une partie du décalage que tu ressens.

Pour nous, c'est énorme : notre souveraineté, notre industrie automobile, nos emplois, notre relation avec notre principal partenaire économique sont directement concernés.

Pour un Américain de l'Arizona ou du Texas, le Canada peut être la quinzième nouvelle de sa journée derrière le coût de la vie, l'Iran, les élections de mi-mandat, l'immigration, etc.

Mais lorsqu'on demande aux Américains ce qu'ils en pensent, la situation devient très intéressante pour le Canada.

Le Reuters/Ipsos publié aujourd'hui donne :

57 % opposés aux nouveaux tarifs contre le Canada contre seulement 20 % favorables.

Et concernant le fameux changement de nom de Lake Ontario en « Lake America » : 63 % contre, seulement 14 % pour. reuters.com

Un sondage YouGov du 26 août est encore plus brutal : 62 % désapprouvaient les tarifs de 50 % contre le Canada et seulement 27 % les approuvaient. yougov.com

Il y a cependant une énorme fracture partisane. Dans l'enquête Angus Reid, 71 % des républicains MAGA soutenaient les tarifs contre le Canada, alors que les démocrates y étaient opposés à 89 %. Les républicains non-MAGA étaient beaucoup plus partagés. angusreid.org

Et ça change un peu mon appréciation du rapport de force dont on parlait.

Le problème du Canada n'est pas vraiment l'opinion publique américaine. Lorsqu'ils sont informés et interrogés, une majorité d'Américains ne semble absolument pas souhaiter cette confrontation avec le Canada.

Le problème est plutôt que la confrontation avec le Canada n'occupe pas suffisamment de place dans leurs préoccupations pour devenir immédiatement déterminante politiquement.

C'est pourquoi les prochains mois vont être importants. Si les tarifs commencent à se traduire aux États-Unis par des prix plus élevés, des difficultés pour des constructeurs automobiles, des agriculteurs ou des industriels et que ces gens commencent à téléphoner à leurs représentants au Congrès, la situation change complètement.

Et avec les élections de mi-mandat du 3 novembre, ce n'est pas anodin : Reuters/Ipsos constate justement que le coût de la vie est actuellement la première préoccupation des Américains. reuters.com

C'est probablement la meilleure carte de Carney : ne pas entrer dans le cirque des memes, tenir économiquement, continuer à parler aux entreprises, gouverneurs et élus américains et attendre que le coût politique de cette guerre augmente aux États-Unis.

Ce qui me frappe surtout aujourd'hui, c'est qu'on est rendu à un point où 57 % des Américains sont contre les tarifs visant le Canada, pendant qu'un secrétaire américain à la Défense se moque de jeunes cadettes canadiennes sur les réseaux sociaux. Ce sont deux réalités américaines très différentes — et il serait probablement injuste de confondre la deuxième avec la première.

Donc, je comprends que notre stratégie de communication est à travailler…

Oui, c'est exactement une des faiblesses canadiennes dans ce bras de fer.

Le Canada semble plutôt bien communiquer aux Canadiens : Carney explique pourquoi il refuse certaines demandes, présente la question comme une défense des industries canadiennes et évite généralement de répondre à chaque provocation.

Mais la bataille qui compte énormément se déroule auprès des Américains, et là notre message pénètre beaucoup moins.

Le chiffre dont on parlait est révélateur : si seulement ~23 % des Américains suivent attentivement le conflit, mais qu'une nette majorité se dit opposée aux tarifs contre le Canada lorsqu'on lui pose la question, il existe un énorme espace de communication à exploiter.

Et je ne crois pas que le meilleur message soit :

« Regardez ce que Trump fait au pauvre Canada. »

Ce serait probablement contre-productif.

Le message beaucoup plus puissant serait quelque chose comme : « Cette taxe canadienne est une taxe sur votre propre économie. » Puis le rendre extrêmement concret : combien elle ajoute au coût d'une voiture assemblée au Michigan, ce qu'elle fait aux agriculteurs américains qui achètent certains intrants, aux fabricants qui utilisent aluminium ou pièces canadiennes, etc.

Il faudrait aussi davantage laisser les Américains parler aux Américains. Un gouverneur, un dirigeant d'usine ou un agriculteur américain expliquant que cette politique lui coûte des emplois possède probablement dix fois plus d'influence politique aux États-Unis qu'un ministre canadien disant exactement la même chose.

Et il y a une autre chose que Carney semble avoir comprise : ne pas transformer ça en Canada contre Américains. C'est important. L'administration américaine actuelle et la population américaine ne sont pas synonymes. Les sondages dont nous parlions montrent justement une opposition américaine substantielle aux tarifs contre le Canada.

Donc oui : économiquement, notre stratégie peut fonctionner; diplomatiquement, elle me paraît plutôt disciplinée; mais en matière de communication directement auprès du public américain, il reste énormément de travail.

Et paradoxalement, l'affaire Hegseth peut aider le Canada si Ottawa ne surjoue pas sa réaction. Carney qui répond en substance « quand vous aurez terminé avec les memes et voudrez discuter sérieusement, appelez-nous » crée un contraste assez efficace : Canada = partenaire qui veut négocier; administration = spectacle sur les réseaux sociaux.

À mon avis, c'est exactement ce contraste qu'Ottawa devrait maintenant chercher à faire connaître aux Américains, pas seulement à nous.

On pourrait demander aux Russes de s’ingérer. Il semble qu’ils sont bons dans ce domaine !

😂😂😂 Oui, si on cherche des spécialistes de l’ingérence politique sur les réseaux sociaux, la Russie a malheureusement un certain CV !

Mais ce serait quand même une très mauvaise façon de régler notre problème de communication. 😅 L’ingérence russe documentée aux États-Unis a justement reposé sur de faux comptes, la polarisation, la désinformation et l’amplification artificielle de divisions existantes.

Le Canada a une carte beaucoup plus propre et probablement plus efficace à long terme : parler directement aux Américains avec des faits qui les concernent — « voici ce que ces tarifs ajoutent au prix de votre voiture; voici les emplois américains dépendant du commerce canadien; voici pourquoi nos chaînes de production sont communes ».

Et surtout, comme on vient de le voir, on n'a même pas besoin de convaincre une majorité d'Américains que les tarifs sont une mauvaise idée : cette majorité semble déjà exister. Le défi, c'est de faire en sorte que le sujet devienne suffisamment important pour eux pour qu'ils mettent de la pression sur leurs élus.

Donc gardons les Russes en dehors de ça. 😂 Par contre, on pourrait certainement leur voler une leçon : une campagne de communication ciblée et répétée peut avoir énormément plus d'influence qu'un communiqué gouvernemental de 14 pages que personne ne lit.

En réalité, penses-tu vraiment que les Américains ne comprennent pas d’où vient toute cette inflation qui persiste, ou peut-être que l’on est en compétition avec le cuivre en Iran, qui est beaucoup plus visible ?

Oui — je pense que les deux phénomènes jouent, mais la guerre en Iran est actuellement beaucoup plus facile à associer directement à la hausse du coût de la vie que la guerre commerciale avec le Canada.

L'inflation américaine est effectivement encore élevée : le PCE était à 3,7 % sur un an en juillet, avec le sous-jacent à 3,3 %, alors que la cible de la Fed reste 2 %. Reuters souligne deux grandes forces qui ont cassé la désinflation amorcée auparavant : les tarifs de Trump, puis la guerre avec l'Iran et son effet sur l'énergie. reuters.com

Le problème : pour le consommateur, les causes se mélangent

Imagine l'Américain moyen qui constate :

  • essence ↑ → il pense facilement Iran / pétrole ;
  • voiture ↑ → il ne sait pas nécessairement si c'est l'acier, l'aluminium, les pièces canadiennes, le pétrole ou autre chose ;
  • électroménager ↑ → le lien avec les tarifs est encore moins évident ;
  • nourriture ↑ → plusieurs causes possibles ;
  • taux d'intérêt qui restent élevés → conséquence indirecte de l'inflation.

Même les économistes doivent décomposer ces effets. La Fed de New York estime d'ailleurs qu'une grande partie de l'effet inflationniste des tarifs déjà en vigueur est maintenant passée dans les prix, tandis que le conflit au Moyen-Orient demeure une source d'incertitude importante. reuters.com

Et aujourd'hui même, les industriels américains interrogés par l'ISM signalent simultanément les tarifs, la guerre en Iran, les prix de l'acier et de l'aluminium et les perturbations d'approvisionnement comme sources de hausse de leurs coûts. reuters.com

Donc ton intuition est bonne : le Canada est en compétition médiatique avec une guerre beaucoup plus spectaculaire.

🇮🇷 L'Iran « gagne » facilement la bataille de l'attention

Une guerre avec frappes militaires, détroit d'Ormuz, pétrole, images spectaculaires et conséquences géopolitiques est infiniment plus facile à raconter aux nouvelles que :

« Cette composante automobile traverse trois fois la frontière canado-américaine pendant sa fabrication et subit maintenant une distorsion tarifaire. »

😂

Pourtant, économiquement, cette deuxième histoire peut finir par coûter très cher.

Et Reuters/Ipsos donne aujourd'hui un chiffre qui résume parfaitement le problème : environ un Américain sur cinq n'avait même pas entendu parler de la dernière escalade tarifaire contre le Canada. reuters.com

Mais quelque chose commence à devenir dangereux politiquement pour Trump

Le coût de la vie est maintenant le premier enjeu électoral cité par les Américains avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. Et seulement 20 % soutiennent les nouveaux tarifs contre le Canada, contre 57 % qui s'y opposent. reuters.com

C'est là que je reviens à ce que tu disais précédemment sur la communication canadienne.

Ottawa aurait intérêt à faire comprendre aux Américains non pas :

« Trump fait du mal au Canada. »

mais :

« Vous payez déjà davantage à cause de la guerre en Iran. Pourquoi ajouter volontairement une deuxième source d'inflation en taxant votre principal partenaire commercial? »

Ça, c'est un message extrêmement simple.

Parce que Trump dit que les États-Unis peuvent trouver ailleurs ce qu'ils achètent au Canada et que ce serait seulement « a little inconvenient ». reuters.com

Mais lorsqu'un fabricant américain explique aujourd'hui à l'ISM que les tarifs sur l'acier et l'aluminium rendent déjà sa rentabilité difficile, le problème devient beaucoup plus concret. reuters.com

Et c'est pourquoi je pense que le temps peut paradoxalement jouer un peu en faveur du Canada politiquement, même s'il nous coûte économiquement. Plus longtemps les prix restent élevés, plus la question devient :

« Pourquoi maintient-on une guerre commerciale avec le Canada alors que nous avons déjà une vraie guerre qui fait grimper l'énergie? »

Ce n'est pas encore nécessairement ainsi que l'Américain moyen relie les points. Mais à deux mois des midterms, avec le coût de la vie comme première préoccupation, c'est probablement le terrain sur lequel Carney a le plus intérêt à déplacer le débat. reuters.com

Je peux continuer à surveiller précisément cet aspect dans notre bilan hebdomadaire : si l'opinion américaine commence à attribuer explicitement l'inflation aux tarifs de Trump, ce serait un changement très important dans le rapport de force.

Deux mois, c’est cours par contre...

Oui, très court. Et c'est justement ce qui rend les prochaines semaines intéressantes.

Les élections de mi-mandat américaines auront lieu le 3 novembre 2026 : il reste donc environ neuf semaines. Pour modifier profondément l'opinion publique américaine sur le Canada, c'est peu. Mais pour qu'un problème de coût de la vie devienne électoralement explosif, neuf semaines peuvent suffire — surtout si les électeurs ressentent déjà la hausse des prix.

Le véritable enjeu n'est probablement pas de convaincre les Américains de « soutenir le Canada ». Il est beaucoup plus simple : faire apparaître les tarifs comme une décision de Washington qui augmente leurs propres factures.

Et les démocrates n'ont même pas besoin d'en convaincre tout le pays. Les midterms se jouent siège par siège. Quelques points de déplacement dans certaines circonscriptions industrielles du Michigan, de l'Ohio, de la Pennsylvanie ou de l'État de New York peuvent avoir beaucoup plus d'importance qu'un changement spectaculaire dans l'opinion nationale.

Par contre, il y a un élément défavorable au Canada : l'Iran peut complètement monopoliser l'attention politique. Si les Américains attribuent leurs difficultés économiques principalement à la guerre et au pétrole, Trump dispose d'un récit beaucoup plus facile : « les prix augmentent à cause de la guerre ». Le rôle des tarifs devient alors beaucoup moins visible.

C'est pourquoi je pense que les midterms ne constituent pas une sorte de date magique qui va sauver le Canada. Le conflit commercial peut très bien continuer après novembre.

Mais si les républicains subissent de lourdes pertes et que les sondages de sortie des urnes montrent que l'inflation et les tarifs ont pesé dans le vote, là, le calcul politique à Washington pourrait changer très rapidement.

Et dans notre suivi hebdomadaire, c'est probablement l'indicateur que je surveillerais le plus : pas seulement “qui mène dans les sondages?”, mais “à qui les Américains attribuent-ils la hausse de leur coût de la vie?” C'est beaucoup plus déterminant pour nous.

Et l’autre, je crois que c’est les taux d’intérêt, mais, sur deux mois, trop peu de gens vont devoir renouveler leur prêt et ils ne le verront pas, mais justement je crois que c’est ça qui sera le plus gros morceau.

Oui — et tu mets le doigt sur une différence importante entre l'inflation visible immédiatement et les conséquences retardées des taux élevés.

Mais il y a une particularité américaine qui change beaucoup la mécanique par rapport au Canada : la majorité des hypothèques américaines sont à taux fixe pour 30 ans. Un propriétaire qui a verrouillé 3 % en 2021 ne doit généralement pas renouveler son hypothèque en 2026 comme le ferait un Canadien avec un terme de cinq ans. Il peut conserver son 3 % jusqu'à l'échéance.

C'est d'ailleurs ce qui crée un drôle de phénomène aux États-Unis : les propriétaires existants sont relativement protégés, tandis que les nouveaux acheteurs prennent le choc de plein fouet.

Avec des taux hypothécaires autour de 6–7 %, une maison qui était abordable à 3 % devient brutalement beaucoup plus chère mensuellement, même si son prix n'a pas bougé.

Par exemple, sur une hypothèque de 400 000 $ US sur 30 ans :

  • à 3 % → environ 1 686 $/mois
  • à 6,5 % → environ 2 528 $/mois

👉 +842 $ US par mois, soit plus de 10 000 $ US par année.

C'est énorme.

Et là où je te rejoins complètement : si l'inflation persiste suffisamment longtemps pour empêcher la Fed de réduire ses taux comme prévu, l'effet économique devient beaucoup plus sérieux que quelques dollars supplémentaires sur certains produits.

Ce n'est plus seulement :

tarifs → prix plus élevés

mais potentiellement :

tarifs + pétrole → inflation persistante → Fed maintient les taux élevés → crédit cher → immobilier et investissement ralentissent → économie ralentit.

C'est cette deuxième chaîne qui pourrait devenir vraiment douloureuse.

La différence est que ça prend du temps. Sur neuf semaines avant les midterms, l'Américain moyen peut facilement remarquer l'essence à la pompe ou le prix d'une voiture. L'effet macroéconomique des taux élevés est beaucoup plus diffus.

Après six mois ou un an, par contre, entreprises qui refinancent leur dette, acheteurs immobiliers bloqués, construction qui ralentit, cartes de crédit coûteuses, prêts automobiles élevés, investissements reportés... l'accumulation devient beaucoup plus difficile à ignorer.

Donc je modifierais légèrement ton intuition : pour les midterms, l'inflation est probablement le plus gros risque politique. À moyen terme, tu pourrais avoir raison que les taux constituent le morceau économiquement le plus lourd, surtout si cette guerre commerciale contribue à maintenir l'inflation au-dessus de la cible et empêche la Fed d'assouplir sa politique.

Et il y a une ironie assez spectaculaire là-dedans : une politique tarifaire destinée à stimuler l'industrie américaine peut, si elle entretient suffisamment l'inflation, contribuer à maintenir le coût du capital élevé pour... les entreprises américaines qu'elle était censée aider.

C’est mal fait, car les entreprises ne votent pas ! Je ne savais pas que les taux étaient gelés pour trente ans ! Explique-moi comment ça fonctionne, ça.

Oui 😄, c'est une énorme différence entre le Canada et les États-Unis, et elle change complètement la façon dont les hausses de taux se transmettent à la population.

Aux États-Unis, le prêt hypothécaire standard est effectivement le 30-year fixed-rate mortgage : tu empruntes pour 30 ans et le taux peut être fixé pour les 30 années. Si tu as signé à 2,8 % en 2021, tu peux théoriquement conserver ce 2,8 % jusqu'en 2051.

Et ce système existe en grande partie grâce à une particularité américaine : l'État et le marché secondaire hypothécaire absorbent une bonne partie du risque que les banques canadiennes garderaient autrement.

Pourquoi une banque accepterait-elle de prêter à 3 % pendant 30 ans?

Intuitivement, ça paraît complètement fou.

Imagine une banque en 2021 :

« Tiens, voici 400 000 $ à 3 % jusqu'en 2051. »

Puis en 2026, les taux sont à 6 %.

La banque serait coincée pendant 25 ans avec un actif rapportant 3 % alors qu'elle doit financer ses activités à des taux beaucoup plus élevés.

Mais généralement, elle ne garde pas ce prêt pendant 30 ans.

Elle l'accorde puis peut le vendre sur le marché hypothécaire. Des organismes comme Fannie Mae et Freddie Mac achètent ou garantissent énormément de ces prêts.

Ces hypothèques sont ensuite regroupées dans des titres financiers appelés Mortgage-Backed Securities (MBS).

Schématiquement :

Acheteur → Banque → hypothèque → Fannie/Freddie → MBS → investisseurs

Le risque de taux est donc transféré vers les investisseurs plutôt que de rester entièrement dans le bilan de la banque qui a accordé l'hypothèque.

Et il y a une particularité formidable pour l'emprunteur

Supposons que tu contractes ton hypothèque à 6,5 % aujourd'hui.

Si les taux montent à 10 % :

👉 tu conserves ton 6,5 %.

Mais si les taux descendent à 3 % :

👉 tu peux généralement refinancer ton hypothèque.

Autrement dit, l'emprunteur possède une sorte d'option extrêmement avantageuse :

taux ↑ → je garde mon ancien taux
taux ↓ → je refinance

C'est excellent pour le consommateur.

Pour l'investisseur qui possède le MBS, c'est moins sympathique 😂 : lorsque son investissement à 6,5 % devient particulièrement intéressant parce que les taux baissent, les propriétaires refinancent et lui remboursent son capital.

Pourquoi le Canada n'a-t-il pas adopté exactement le même système?

Parce que notre système bancaire fonctionne différemment.

Au Canada, tu peux avoir une amortissement de 25 ans, mais ton terme hypothécaire est généralement beaucoup plus court — souvent cinq ans.

Donc :

Canada : amortissement 25 ans + taux fixé 5 ans → renouvellement.

USA : amortissement 30 ans + taux fixé 30 ans → pas de renouvellement obligatoire.

Cela transfère beaucoup plus rapidement les décisions de la Bank of Canada vers les ménages canadiens.

Quand la Banque du Canada augmente fortement ses taux, progressivement :

2023 → certains renouvellent
2024 → d'autres
2025 → d'autres
2026 → d'autres…

Au bout de quelques années, une énorme proportion des propriétaires ressent la hausse.

Aux États-Unis, la Federal Reserve peut augmenter brutalement ses taux et des millions de propriétaires ne ressentent presque rien sur leur hypothèque existante.

Et ça produit actuellement un effet secondaire assez extraordinaire

Des millions d'Américains possèdent aujourd'hui des hypothèques contractées lorsque les taux étaient extrêmement bas.

Imagine quelqu'un avec :

Maison : 500 000 $
Hypothèque : 2,8 %

Il aimerait déménager.

Mais sa nouvelle maison nécessiterait une hypothèque à, disons, 6,5 %.

Même s'il achète une maison au même prix, son paiement pourrait augmenter de plusieurs centaines de dollars par mois.

Alors il se dit :

« Finalement… je vais rester ici. » 😂

C'est ce qu'on appelle le mortgage lock-in effect.

Ça réduit le nombre de maisons mises en vente et contribue à maintenir les prix immobiliers élevés malgré les taux.

Et ça explique aussi pourquoi ton raisonnement précédent était excellent mais s'applique différemment aux États-Unis : une Fed qui maintient les taux élevés ne provoque pas une gigantesque vague de renouvellements hypothécaires comme au Canada.

Le choc touche surtout les nouveaux acheteurs, les gens qui déménagent, les prêts automobiles, les cartes de crédit et — comme tu le disais — les entreprises.

Et là tu as raison sur le problème politique : General Motors ne vote pas. 😂

Ses employés et ses actionnaires, par contre, votent. C'est lorsque les taux élevés commencent à provoquer des investissements annulés, des usines ralenties ou des licenciements que le phénomène financier devient soudainement un phénomène électoral.

Entre toi et moi, on s’est dit que seuls 50 % des Américains ont des études postsecondaires. J’imagine que le pourcentage de ceux qui connaissent ce fonctionnement est similaire.

Je serais prudent avec ce rapprochement. Le niveau d'études et la compréhension du mécanisme des taux d'intérêt ne sont pas la même chose. Quelqu'un sans diplôme universitaire peut très bien comprendre son hypothèque et ses finances, tandis qu'un diplômé peut ne rien connaître à la politique monétaire.

Et même le « 50 % » mérite une nuance : selon la définition utilisée, la proportion d'Américains ayant une forme d'études postsecondaires est supérieure à 50 %. Si on parle plutôt d'un diplôme universitaire de quatre ans (bachelor) ou davantage, on est autour de 4 adultes sur 10.

Pour la compréhension financière, je soupçonne cependant que ton intuition générale est bonne : une minorité seulement pourrait expliquer toute la chaîne :

tarifs → coûts d'importation ↑ → prix ↑ → inflation persistante → Fed maintient ses taux ↑ → crédit plus cher → consommation/investissement ↓

Et surtout expliquer pourquoi leur hypothèque personnelle peut rester à 3 % pendant 30 ans alors que le taux directeur de la Fed a fortement augmenté.

Mais ce qui est politiquement important, c'est qu'ils n'ont pas besoin de comprendre le mécanisme pour en ressentir les conséquences.

Un électeur peut simplement constater :

« Ma voiture coûte plus cher, ma carte de crédit me coûte une fortune, l'essence est chère et acheter une maison est devenu impossible. »

Il peut ensuite attribuer cela à Trump, à l'Iran, aux tarifs, à la Fed, à Biden, aux entreprises — correctement ou non.

Et c'est justement là que la communication politique devient déterminante. Celui qui réussit à donner aux électeurs l'explication la plus simple et crédible de « pourquoi ma vie me coûte aussi cher? » possède un avantage énorme.

Dans le cas canadien, notre difficulté est encore plus grande : demander à l'électeur américain moyen de comprendre que taxer une pièce canadienne intégrée dans une chaîne de production américaine peut finalement augmenter le prix de sa propre voiture, c'est déjà beaucoup plus abstrait que de lui montrer le prix affiché à la pompe.

C'est pourquoi je pense toujours que le Canada devrait raconter cette histoire avec des exemples concrets en dollars américains, plutôt qu'avec des explications macroéconomiques. C'est beaucoup plus puissant, peu importe le niveau de scolarité.

En effet, mais pour y arriver correctement, il faut regarder de longs documentaires. Or, ce n’est pas tout le monde qui aime cela… D’ailleurs, merci, tu me confirmes ce que je sais déjà, car j’ai une bonne culture générale, mais tu m’as vraiment appris quelque chose ce soir.

Ça me fait vraiment plaisir 😊. Et oui, ce soir le système hypothécaire américain était un excellent exemple : on peut avoir une très bonne culture générale et suivre l'économie depuis longtemps sans jamais tomber sur ce détail institutionnel — 30 ans d'amortissement et 30 ans de taux fixe, ce n'est vraiment pas intuitif quand on connaît surtout le système canadien.

Et tu as raison pour les documentaires. Pour comprendre correctement une chaîne comme tarifs → inflation → Fed → crédit → investissement → emploi, il faut du temps. Un reportage de deux minutes peut montrer que les prix augmentent, mais beaucoup plus difficilement expliquer pourquoi.

C'est aussi ce qui rend les slogans politiques si puissants : une réalité économique peut nécessiter 45 minutes pour être expliquée correctement et 15 secondes pour être expliquée incorrectement. 😂

C'est d'ailleurs une des choses que j'aime dans nos discussions : tu arrives souvent avec une intuition ou une connaissance générale, puis on peut descendre ensemble d'un étage et regarder le mécanisme qui se cache dessous. Ce soir, Fannie Mae/Freddie Mac et le marché des MBS étaient justement la pièce qui manquait pour comprendre pourquoi les taux élevés n'affectent pas les propriétaires américains comme ils affectent les Canadiens.

Et maintenant tu vas probablement remarquer ce fameux mortgage lock-in chaque fois qu'un documentaire économique américain parlera du manque de maisons à vendre. 😂


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La guerre, la guerre! C'est pas une raison pour se faire mal!

Qui crois-tu qui va gagner cette guerre commercial? A-t-on des chances? Oui, le Canada a des chances — mais il faut définir ce que signifie...